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Le Problème de l'VVra Linda Bok: Difference between revisions

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[auteur:] F.S. Sixma van Heemstra
[auteur:] F.S. Sixma van Heemstra [1972]


''Étude critique sur la formation de la chronique, suivie de la traduction annotée du premier chapitre''
''Étude critique sur la formation de la chronique, suivie de la traduction annotée du premier chapitre''
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[5] On serait en droit de s'étonner en voyant cette étude sur l'Oera Linda Boek accompagnée et, même, précédée d'une préface émanant d'un philologue. En effet la philologie s'est déjà occupée souvent et à maintes reprises de façon très intense de ce que nous pourrions appeler "l'affaire" de l'Oera Linda Boek, et l'on peut dire que pendant tout le XIXe siècle, la philologie a vraiment mis toutes ses ressources au service de ce problème. Lui appliquant ses propres techniques et méthodes, la philologie s'est attachée longuement et méticuleusement à l'examen du matériel par le moyen de la codicologie, tandis qu'à partir de l'histoire littéraire et plus particulièrement de la méthode biographique elle examinait le cadre spatio-temporel de l'ouvrage et confrontait et analysait les très nombreuses données concernant les personnes et les circonstances intéressant "l'affaire".
[5] On serait en droit de s'étonner en voyant cette étude sur l'Oera Linda Boek accompagnée et, même, précédée d'une préface émanant d'un philologue. En effet la philologie s'est déjà occupée souvent et à maintes reprises de façon très intense de ce que nous pourrions appeler "l'affaire" de l'Oera Linda Boek, et l'on peut dire que pendant tout le XIXe siècle, la philologie a vraiment mis toutes ses ressources au service de ce problème. Lui appliquant ses propres techniques et méthodes, la philologie s'est attachée longuement et méticuleusement à l'examen du matériel par le moyen de la codicologie, tandis qu'à partir de l'histoire littéraire et plus particulièrement de la méthode biographique elle examinait le cadre spatio-temporel de l'ouvrage et confrontait et analysait les très nombreuses données concernant les personnes et les circonstances intéressant "l'affaire".


On ne peut pas dire que, de ce point de vue là, les recherches aient jamais été terminées. On devrait donc s'attendre à ce que, du coté des philologues, on insistät pour que l'oeuvre entreprise soit poursuivie et poussée encore plus avant dans cette voie.
On ne peut pas dire que, de ce point de vue là, les recherches aient jamais été terminées. On devrait donc s'attendre à ce que, du coté des philologues, on insistât pour que l'oeuvre entreprise soit poursuivie et poussée encore plus avant dans cette voie.


Au lieu de cela on nous offre présentement un essai qui place le texte de l'Oera Linda Boek dans une tout autre perspective culturelle, historique et littéraire,que celle à laquelle on s'était arrêté jusqu'à présent.Le texte controversé est ici rattaché à l'histoire de la noblesse frisonne et, dans cette optique, on nous fait voir comment on peut comprendre l'apparition de l'ouvrage et des variations apportées à son texte dont on nous offre une nouvelle version, le tout s'expliquant par les conditions historiques régnant de la fin du XVIle jusqu'à la première moitié du XVIIIe siëcle. Ce début de ce que nous pourrions appeler l'histoire de l'Oera Linda Boek et qui doit nous amener jusqu'au milieu du XIXe siècle au Helder et à Leeuwarden est présenté comme acquis. La situation dans [6] laquelle nous sommes invités & pénétrer n'est pas le bruit d'une analyse méticuleuse de quelque donnée que ce soit, mais le compte-rendu d'une série de considérations qui ont vu le jour au moment où le texte a été placé dans un cadre beaucoup plus vaste que celui dans lequel évoluait, jusqu'à présent, l'attention des philologues. Entendez-moi bien: Cela ne signifie pas que cette nouvelle conception de l'Oera Linda Boek ne repose pas également sur l'analyse de très nombreux détails, mais que cet essai ne fait pas état des données que pourrait lui apporter la philologie.
Au lieu de cela on nous offre présentement un essai qui place le texte de l'Oera Linda Boek dans une tout autre perspective culturelle, historique et littéraire,que celle à laquelle on s'était arrêté jusqu'à présent.Le texte controversé est ici rattaché à l'histoire de la noblesse frisonne et, dans cette optique, on nous fait voir comment on peut comprendre l'apparition de l'ouvrage et des variations apportées à son texte dont on nous offre une nouvelle version, le tout s'expliquant par les conditions historiques régnant de la fin du XVIle jusqu'à la première moitié du XVIIIe siècle. Ce début de ce que nous pourrions appeler l'histoire de l'Oera Linda Boek et qui doit nous amener jusqu'au milieu du XIXe siècle au Helder et à Leeuwarden est présenté comme acquis. La situation dans [6] laquelle nous sommes invités & pénétrer n'est pas le bruit d'une analyse méticuleuse de quelque donnée que ce soit, mais le compte-rendu d'une série de considérations qui ont vu le jour au moment où le texte a été placé dans un cadre beaucoup plus vaste que celui dans lequel évoluait, jusqu'à présent, l'attention des philologues. Entendez-moi bien: Cela ne signifie pas que cette nouvelle conception de l'Oera Linda Boek ne repose pas également sur l'analyse de très nombreux détails, mais que cet essai ne fait pas état des données que pourrait lui apporter la philologie.


Voilà ce qui explique, je crois, que j'aie pu regretter, au début, et sous l'effet de la surprise que me causait la découvertes de nombreux éléments plausibles dans cet essai, que l'auteur n'ait pas su mieux "assurer ses fondements". Je me rends compte à présent, après en avoir discuté quelques fois avec lui que ce point de vue manquait d'objectivité parce que trop strictement philologique. C'est avec raison, je pense, que l'auteur prétend que l'histoire des idées autorise une autre méthode d'approche. Et ce, avec d'autant plus de raison, que celle qu'il adopte est souvent appliquée dans le domaine de la science et de l'histoire littéraires et plus souvent encore dans celui de l'histoire de l'art.
Voilà ce qui explique, je crois, que j'aie pu regretter, au début, et sous l'effet de la surprise que me causait la découvertes de nombreux éléments plausibles dans cet essai, que l'auteur n'ait pas su mieux "assurer ses fondements". Je me rends compte à présent, après en avoir discuté quelques fois avec lui que ce point de vue manquait d'objectivité parce que trop strictement philologique. C'est avec raison, je pense, que l'auteur prétend que l'histoire des idées autorise une autre méthode d'approche. Et ce, avec d'autant plus de raison, que celle qu'il adopte est souvent appliquée dans le domaine de la science et de l'histoire littéraires et plus souvent encore dans celui de l'histoire de l'art.
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Quelles que soient les réserves concernant la méthodologie dans cet essai, il n'en est pas moins vrai que dans l'étude de l'Oera Linda Boek et de tout ce qui s'y rattache la méthode utilisée ici, présente un avantage certain en ce sens qu'elle nous libère du poids de "l'affaire".
Quelles que soient les réserves concernant la méthodologie dans cet essai, il n'en est pas moins vrai que dans l'étude de l'Oera Linda Boek et de tout ce qui s'y rattache la méthode utilisée ici, présente un avantage certain en ce sens qu'elle nous libère du poids de "l'affaire".


L'étude de l'Oera Linda Boek a souffert de plus én plus de la tendance générale des chercheurs à adopter préalablement à toute recherche un certain point de vue. Le livre était à peine sorti que l'on commença à se demander: Est-ce un faux? une blague? un pastiche? Qui pourrait bien l'avoir fait? Lisez: qui pourrait bien avoir fabriqué le faux, la blague, le pastiche? Quel est celui ou quels sont ceux qui se cache(nt) derrière ce Cornelis Over de Linde? Et quelles sont ses dupes? Ces questions revenaient à propos des différents stades parcourus par l'ouvrage: impression, réception, distribution et lecture. Cette abondance de prémisses a eu pour conséquence, en particulier, que même dans le cas où l'on pouvait, ou pensait pouvoir, démontrer la présence d'interpolations relativement récentes dans le texte actuel, on se désintéressa de plus en plus du texte lui-même et on s'attacha de plus en plus à l'étude des phénomènes périphériques. De moins en moins on pensa à partir du seul élément véritablement valable: ce texte bizarre ou, si l'on préfère étonnant et qui, soit dit en passant, n'est d'ailleurs pas si étonnant que d'aucuns voudraient nous laisser croire. Un des premiers mérites de cet essai c'est au moins de démythifier le texte. L'auteur a fait abstraction de la tradition des scoliastes et, prenant le texte au sérieux, s'est demandé comment et dans quel milieu il a pu naître; quelle est sa place dans l'histoire des idées.
L'étude de l'Oera Linda Boek a souffert de plus en plus de la tendance générale des chercheurs à adopter préalablement à toute recherche un certain point de vue. Le livre était à peine sorti que l'on commença à se demander: Est-ce un faux? une blague? un pastiche? Qui pourrait bien l'avoir fait? Lisez: qui pourrait bien avoir fabriqué le faux, la blague, le pastiche? Quel est celui ou quels sont ceux qui se cache(nt) derrière ce Cornelis Over de Linde? Et quelles sont ses dupes? Ces questions revenaient à propos des différents stades parcourus par l'ouvrage: impression, réception, distribution et lecture. Cette abondance de prémisses a eu pour conséquence, en particulier, que même dans le cas où l'on pouvait, ou pensait pouvoir, démontrer la présence d'interpolations relativement récentes dans le texte actuel, on se désintéressa de plus en plus du texte lui-même et on s'attacha de plus en plus à l'étude des phénomènes périphériques. De moins en moins on pensa à partir du seul élément véritablement valable: ce texte bizarre ou, si l'on préfère étonnant et qui, soit dit en passant, n'est d'ailleurs pas si étonnant que d'aucuns voudraient nous laisser croire. Un des premiers mérites de cet essai c'est au moins de démythifier le texte. L'auteur a fait abstraction de la tradition des scoliastes et, prenant le texte au sérieux, s'est demandé comment et dans quel milieu il a pu naître; quelle est sa place dans l'histoire des idées.


[7] Même si l'affirmation, répandue ces derniers temps de source digne de foi, se confirmait, et qu'il s'avérât prouvé qu'aujourd'hui encore on sait, dans le milieu auquel appartenait la famille d'Elco Verwijs, que l'Oera Linda Boek était alors considéré comme un canular qui aurait pris des proportions inattendues et aurait largement dépassé son but, même dans ce cas, il n'en reste pas moins que nous avons affaire ici à un texte qui, dépouillé de tous les changements qui ont pu lui être apportés après coup, ne saurait être compris en se plaçant dans la seule perspective temporelle de son apparition au milieu du XIXe siêcle, mais, au contraire, s'explique à partir de l'histoire des idées et de la civilisation vers laquelle nous entraîne cet essai.
[7] Même si l'affirmation, répandue ces derniers temps de source digne de foi, se confirmait, et qu'il s'avérât prouvé qu'aujourd'hui encore on sait, dans le milieu auquel appartenait la famille d'Elco Verwijs, que l'Oera Linda Boek était alors considéré comme un canular qui aurait pris des proportions inattendues et aurait largement dépassé son but, même dans ce cas, il n'en reste pas moins que nous avons affaire ici à un texte qui, dépouillé de tous les changements qui ont pu lui être apportés après coup, ne saurait être compris en se plaçant dans la seule perspective temporelle de son apparition au milieu du XIXe siècle, mais, au contraire, s'explique à partir de l'histoire des idées et de la civilisation vers laquelle nous entraîne cet essai.


Cette nouvelle approche autorise la philologie à se pencher demain, si elle le désire, sur l'Oera Linda Boek et à lui appliquer ses propres méthodes et techniques afin d'arriver à de nouvelles analyses qui lui permettent de comprendre ce qu'il est advenu du texte et quelles furent les circonstances qui présidèrent à la naissance de "l'affaire". Un tel changement de perspective qui concentre tout l'éclairage sur le texte était absolument nécessaire pour relancer une recherche qui menaçait de s'enliser dans les sables paralysants de la méthode philologique. Voilà ce qui nous permet d'accueillir cette publication avec une sympathie toute particulière.
Cette nouvelle approche autorise la philologie à se pencher demain, si elle le désire, sur l'Oera Linda Boek et à lui appliquer ses propres méthodes et techniques afin d'arriver à de nouvelles analyses qui lui permettent de comprendre ce qu'il est advenu du texte et quelles furent les circonstances qui présidèrent à la naissance de "l'affaire". Un tel changement de perspective qui concentre tout l'éclairage sur le texte était absolument nécessaire pour relancer une recherche qui menaçait de s'enliser dans les sables paralysants de la méthode philologique. Voilà ce qui nous permet d'accueillir cette publication avec une sympathie toute particulière.
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== Introduction ==
== Introduction ==
[9] Il y a maintenant déjä plus d'un siècle que, en 1867, dans l'atmosphère aisée de Leeuwarde en Frise, où rêgnait un mélange bien équilibré de Romantisme et de Libéralisme, la mise en pleine lumière du "VVra Linda Bok", une chronique millénaire sur l'histoire frisonne, datant de la nuit des temps, écrite en vieux-frison, très incorrect d'ailleurs, et en caractères runiques, fit l'effet d'une bombe.
[9] Il y a maintenant déjà plus d'un siècle que, en 1867, dans l'atmosphère aisée de Leeuwarde en Frise, où règnait un mélange bien équilibré de Romantisme et de Libéralisme, la mise en pleine lumière du "VVra Linda Bok", une chronique millénaire sur l'histoire frisonne, datant de la nuit des temps, écrite en vieux-frison, très incorrect d'ailleurs, et en caractères runiques, fit l'effet d'une bombe.


Depuis lors il y eut toujours deux partis bien distincts les uns, soi-disant "raisonnables" qui ont considéré ce texte comme une simple falsification: les autres, un bien plus petit groupe, qui ne voulaient pas nier son authenticité.
Depuis lors il y eut toujours deux partis bien distincts les uns, soi-disant "raisonnables" qui ont considéré ce texte comme une simple falsification: les autres, un bien plus petit groupe, qui ne voulaient pas nier son authenticité.
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Le grand champion de l'authenticité de l'VVra Linda Bok a été tout d'abord J.G. Ottema, 1804-1879, homme des lettres et professeur au lycée de Leeuwarde. Bien qu'on ne puisse approuver de nos jours entièrement son argumentation, après tout, d'un certain point de vue, il doit avoir eu raison: surtout parce que tout est marqué par une ambiance très nette de l'humanisme du dix-septième siècle. Étant donné que l'VVra Linda Bok est une chronique humaniste du dix-septième siècle,<ref>Cf. Herman Wirth, Die Ura Linda Chronik (1933), page 288.</ref> il ne peut y être question ni d'une falsification ni d'une mystification. C'est un spécimen d'une longue série de textes traitant tous de la protohistoire frisonne. Il est absolument erroné de choisir justement celui-ci pour le déclarer comme une falsification. IL y a quelques années qu'un examen philologique par un groupe de jeunes savants sous la direction de W. Hellinga, professeur à l'Université d'Amsterdam, dont faisaient partie, entre autres, H. Miedema et P.F.J. Obbema, a démontré que le manuscrit a été recopié, au moins, une fois. La préface de la chronique doit être un apport du dix-huitième siècle. Ce n'est qu'ici que s'introduit un élément "mystificateur".<ref>Cf. le compte rendu, dans le "Leeuwarder Courant" du 8-1-1959, d'une conférence du Professeur W. Hellinga, de l'université d'Amsterdam, faite à Leeuwarde le 7 janvier 1959.</ref>
Le grand champion de l'authenticité de l'VVra Linda Bok a été tout d'abord J.G. Ottema, 1804-1879, homme des lettres et professeur au lycée de Leeuwarde. Bien qu'on ne puisse approuver de nos jours entièrement son argumentation, après tout, d'un certain point de vue, il doit avoir eu raison: surtout parce que tout est marqué par une ambiance très nette de l'humanisme du dix-septième siècle. Étant donné que l'VVra Linda Bok est une chronique humaniste du dix-septième siècle,<ref>Cf. Herman Wirth, Die Ura Linda Chronik (1933), page 288.</ref> il ne peut y être question ni d'une falsification ni d'une mystification. C'est un spécimen d'une longue série de textes traitant tous de la protohistoire frisonne. Il est absolument erroné de choisir justement celui-ci pour le déclarer comme une falsification. IL y a quelques années qu'un examen philologique par un groupe de jeunes savants sous la direction de W. Hellinga, professeur à l'Université d'Amsterdam, dont faisaient partie, entre autres, H. Miedema et P.F.J. Obbema, a démontré que le manuscrit a été recopié, au moins, une fois. La préface de la chronique doit être un apport du dix-huitième siècle. Ce n'est qu'ici que s'introduit un élément "mystificateur".<ref>Cf. le compte rendu, dans le "Leeuwarder Courant" du 8-1-1959, d'une conférence du Professeur W. Hellinga, de l'université d'Amsterdam, faite à Leeuwarde le 7 janvier 1959.</ref>


Dans même dix-septième siècle, la protohistoire a été étudiée dans les pays frisons à fond et avec un vif intérêt, souvent parcequ'on ne voulait pas se conformer aux opinions du Frison de l'Est Ubbo Emmius, professeur d'histoire à l'université de Groningue. Dans sa "Rerum Frisicarum Historia", parue en 1597, il résolut de supprimer toute cette protohistoire, considérée depuis lors comme "apocryphe". Selon les manuels d'histoire modernes, c'est lui qui a inauguré dans l'historiographie frisonne l'"esprit critique". Or, si cela est partiellement vrai, ce fut bien malgré lui. Sans doute n'est-ce pas l'esprit critique d'un humaniste illuminé qui l'a guidé en cette matière.Farouche calviniste, élève de Théodore de Bèze à Génève, où il a passé deux ans, il abhorrait instinctivement cette historiographie traditionnelle, qu'il considérait comme la source d'hérésies multiples. Il n'a pas voulu comprendre [11] qu'il est complètement hors de propos de traiter, avec rigueur, comme autant de faits de l'histoire, toute la protohistoire de la Frise. Bien qu'il y ait toujours en elle la possibilité d'une certaine réalité historique, on ne peut guère la considérer que comme le reflet d'une cosmogonie une compilation complexe de paraboles qui s'entreent.
Dans ce même dix-septième siècle, la protohistoire a été étudiée dans les pays frisons à fond et avec un vif intérêt, souvent parcequ'on ne voulait pas se conformer aux opinions du Frison de l'Est Ubbo Emmius, professeur d'histoire à l'université de Groningue. Dans sa "Rerum Frisicarum Historia", parue en 1597, il résolut de supprimer toute cette protohistoire, considérée depuis lors comme "apocryphe". Selon les manuels d'histoire modernes, c'est lui qui a inauguré dans l'historiographie frisonne l'"esprit critique". Or, si cela est partiellement vrai, ce fut bien malgré lui. Sans doute n'est-ce pas l'esprit critique d'un humaniste illuminé qui l'a guidé en cette matière.Farouche calviniste, élève de Théodore de Bèze à Génève, où il a passé deux ans, il abhorrait instinctivement cette historiographie traditionnelle, qu'il considérait comme la source d'hérésies multiples. Il n'a pas voulu comprendre [11] qu'il est complètement hors de propos de traiter, avec rigueur, comme autant de faits de l'histoire, toute la protohistoire de la Frise. Bien qu'il y ait toujours en elle la possibilité d'une certaine réalité historique, on ne peut guère la considérer que comme le reflet d'une cosmogonie une compilation complexe de paraboles qui s'entremêlent.


=== Les auteurs ===
=== Les auteurs ===
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La famille Vegelin est d'origine suisse. Le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, avait été, avant de devenir général dans l'armée de la République des Provinces-Unies, au service du Roi de Suède. À Leeuwarde, il s'était marié avec une Frisonne, Fokje van Sminia, veuve de Frederik van Hillama. Pour lui l'entrée au service de la Suède avait été le résultat d'une tradition. Son père, aux mêmes prénoms, était tombé pour son maître suédois au siège de Kaiserslautern en 1637.
La famille Vegelin est d'origine suisse. Le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, avait été, avant de devenir général dans l'armée de la République des Provinces-Unies, au service du Roi de Suède. À Leeuwarde, il s'était marié avec une Frisonne, Fokje van Sminia, veuve de Frederik van Hillama. Pour lui l'entrée au service de la Suède avait été le résultat d'une tradition. Son père, aux mêmes prénoms, était tombé pour son maître suédois au siège de Kaiserslautern en 1637.


En tenant compte des relations suivies des Vegelin avec la cour de Suëde, il paraît évident que le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, a été l'auteur du mariage de Gustave Carlson, comte thoe Borringen, fils bâtard du roi Charles Gustave de Suède et de Brigitte Allerts, avec Suzanne, baronne thoe Schwarzenberg et Hohenlansberg, en 1685. Ce fut, sans doute, un couple mal assorti: lui avait trentecinq ans; elle, issue d'une famille de Franconie en Allemagne, fixée en Frise par le mariage de son arrière-grandpère, était presque cinquantenaire.
En tenant compte des relations suivies des Vegelin avec la cour de Suëde, il paraît évident que le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, a été l'auteur du mariage de Gustave Carlson, comte thoe Borringen, fils bâtard du roi Charles Gustave de Suède et de Brigitte Allerts, avec Suzanne, baronne thoe Schwarzenberg et Hohenlansberg, en 1685. Ce fut, sans doute, un couple mal assorti: lui avait trente-cinq ans; elle, issue d'une famille de Franconie en Allemagne, fixée en Frise par le mariage de son arrière-grandpère, était presque cinquantenaire.


Le couple s'installa au château de Ter Horne à Beetgum; en plus ils avaient à leur disposition un hôtel à Leeuwarde. Pour se distraire dans sa curieuse union, le comte Carlson avait amené au château toute sa bibliothèque. Cependant ces livres ne lui suffisaient pas. Il continuait à en acquérir en hypothéquant des titres d'emprunts faisant partie de la fortune de son épouse; on s'en rend compte en consultant les archives de la famille thoe Schwarzenberg.<ref>Archives de l'État, dépot de Leeuwarde.</ref> Après sa mort, la bibliothèque, plus de vingt-mille volumes, fut vendue à La Haye. On peut en consulter encore le catalogue, dont un exemplaire existe à la Bibliothèque Royale à La Haye, un autre à la Bibliothèque Municipale de Leeuwarde, et un troisième dans celle de l'Union pour la Défense des Intérêts des Libraires à Amsterdam.<ref>Bibliotheca Carlsoniana, Regum et Principum oculis digna etc. etc. ad diem 19 octobris & seqq. 1711 distrehanda, Hagae-Comites per Petrum Husson.</ref>
Le couple s'installa au château de Ter Horne à Beetgum; en plus ils avaient à leur disposition un hôtel à Leeuwarde. Pour se distraire dans sa curieuse union, le comte Carlson avait amené au château toute sa bibliothèque. Cependant ces livres ne lui suffisaient pas. Il continuait à en acquérir en hypothéquant des titres d'emprunts faisant partie de la fortune de son épouse; on s'en rend compte en consultant les archives de la famille thoe Schwarzenberg.<ref>Archives de l'État, dépot de Leeuwarde.</ref> Après sa mort, la bibliothèque, plus de vingt-mille volumes, fut vendue à La Haye. On peut en consulter encore le catalogue, dont un exemplaire existe à la Bibliothèque Royale à La Haye, un autre à la Bibliothèque Municipale de Leeuwarde, et un troisième dans celle de l'Union pour la Défense des Intérêts des Libraires à Amsterdam.<ref>Bibliotheca Carlsoniana, Regum et Principum oculis digna etc. etc. ad diem 19 octobris & seqq. 1711 distrehanda, Hagae-Comites per Petrum Husson.</ref>


Remarquable est le grand nombre de volumes reflétant une tendance néoplatonicienne. De ce point de vue, le comte Carlson était bien placé en Frise. Il y trouva une ambiance apparentée. Toute la haute volée de vieux style,ä cette époque encore riche et puissante, était restée fidèle au Catholicisme traditionnel ou passait peu à peu à un Protestantisme modéré, de teneur humaniste. Aussi comprend-on aisément que le Calvinisme, devenu la religion officielle, [13] ne les attirait guêre. En effet, Pierre Yvon, de Montauban, chef des "abadistes", secte Piétiste, fixée à Wieuwert près de Leeuwarde, nous fait savoir que très rarement le comte Carlson allait À l'église; en plus, il mentionne sa "librairie", où il aimait recevoir des gens de qualité pour discuter avec eux.<ref>Cf. J. Dirks, De Vrije Fries (revue), VI, 1853, page 387.</ref>
Remarquable est le grand nombre de volumes reflétant une tendance néoplatonicienne. De ce point de vue, le comte Carlson était bien placé en Frise. Il y trouva une ambiance apparentée. Toute la haute volée de vieux style, à cette époque encore riche et puissante, était restée fidèle au Catholicisme traditionnel ou passait peu à peu à un Protestantisme modéré, de teneur humaniste. Aussi comprend-on aisément que le Calvinisme, devenu la religion officielle, [13] ne les attirait guère. En effet, Pierre Yvon, de Montauban, chef des "abadistes", secte Piétiste, fixée à Wieuwert près de Leeuwarde, nous fait savoir que très rarement le comte Carlson allait À l'église; en plus, il mentionne sa "librairie", où il aimait recevoir des gens de qualité pour discuter avec eux.<ref>Cf. J. Dirks, De Vrije Fries (revue), VI, 1853, page 387.</ref>


Il va sans dire que Hessel Vegelin, le fils de Ernst Philip, y était toujours le bienvenu. Lui, d'origine étrangère, était devenu plus frison que Rambaud, roi de Frise, lui-même. Cela se comprend facilement. Des cas analogues existent partout. Du choc des nationalités jaillit ia Sainte Patrie. Il avait d'ailleurs droit de se sentir tout À fait Frison à cause de son origine suisse; les vieilles chroniques frisonnes font savoir en effet que la Suisse ne serait que le résultat d'une colonisation frisonne.<ref>Cf. la bibliographie sur ce sujet de J.P. Wiersma dans Friesche Mythen en Sagen, 1936, page 237 e.s.</ref> Cette idée fut reprise par lui avec ferveur dans l'VVra Linda Bok. Son enthousiasme pour la Frise et pour la langue frisonne apparaît en outre dans le fait qu'il offre en 1675, à l'âge de vingt ans, un livre contenant de la poésie frisonne de Gysbert Japix à Constantijn Huygens, homme d'Etat fameux, résident à La Haye.<ref>Cf. le catalogue des publications en frison de la Bibliothèque de Frise, 1941, page 366.</ref> Un autre exemplaire de ce même livre se trouvait également dans la bibliothèque du comte Carlson, et on est amené à supposer que c'est lui encore qui en est le donateur.
Il va sans dire que Hessel Vegelin, le fils de Ernst Philip, y était toujours le bienvenu. Lui, d'origine étrangère, était devenu plus frison que Rambaud, roi de Frise, lui-même. Cela se comprend facilement. Des cas analogues existent partout. Du choc des nationalités jaillit ia Sainte Patrie. Il avait d'ailleurs droit de se sentir tout À fait Frison à cause de son origine suisse; les vieilles chroniques frisonnes font savoir en effet que la Suisse ne serait que le résultat d'une colonisation frisonne.<ref>Cf. la bibliographie sur ce sujet de J.P. Wiersma dans Friesche Mythen en Sagen, 1936, page 237 e.s.</ref> Cette idée fut reprise par lui avec ferveur dans l'VVra Linda Bok. Son enthousiasme pour la Frise et pour la langue frisonne apparaît en outre dans le fait qu'il offre en 1675, à l'âge de vingt ans, un livre contenant de la poésie frisonne de Gysbert Japix à Constantijn Huygens, homme d'Etat fameux, résident à La Haye.<ref>Cf. le catalogue des publications en frison de la Bibliothèque de Frise, 1941, page 366.</ref> Un autre exemplaire de ce même livre se trouvait également dans la bibliothèque du comte Carlson, et on est amené à supposer que c'est lui encore qui en est le donateur.
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Le comte Carlson et ses amis avaient l'esprit critique. Un certain sens historique ne leur manquait pas. Ils ne rejetaient ni la cosmogonie ni la mythologie des chroniques frisonnes, comme l'avait fait avant eux Ubbo Emmius de Groningue. Ils admiraient ces vieux récits comme source d'inspiration religieuse. Ils les acceptaient comme tels, en les rationalisant quelque peu à leur manière.
Le comte Carlson et ses amis avaient l'esprit critique. Un certain sens historique ne leur manquait pas. Ils ne rejetaient ni la cosmogonie ni la mythologie des chroniques frisonnes, comme l'avait fait avant eux Ubbo Emmius de Groningue. Ils admiraient ces vieux récits comme source d'inspiration religieuse. Ils les acceptaient comme tels, en les rationalisant quelque peu à leur manière.


En compulsant ces vieux textes, ils ont considéré certainement comme aberrant de voir le patriarche Noë promu ancêtre de tout ce qui est frison.lls en ont tiré la juste conclusion que ces récits furent sans doute interpolés et mêlés d'éléments étrangers à la protohistoire frisonne. Ils se mirent en tête de les restaurer dans leur pureté première, afin de reconstituer ainsi une véritable chronique frisonne, non falsifiée.
En compulsant ces vieux textes, ils ont considéré certainement comme aberrant de voir le patriarche Noé promu ancêtre de tout ce qui est frison. Ils en ont tiré la juste conclusion que ces récits furent sans doute interpolés et mêlés d'éléments étrangers à la protohistoire frisonne. Ils se mirent en tête de les restaurer dans leur pureté première, afin de reconstituer ainsi une véritable chronique frisonne, non falsifiée.


Soutenus par la science entassée dans la bibliothèque, après avoir divisé la matière en trois ou quatre parties, ils se mirent au travail. Une grande oeuvre fait grand soif. On peut supposer qu'ils soutinrent gaillardement leur courage en vidant plus d'une bouteille; ceci, d'ailleurs, n'est point une raison pour ne pas les prendre au sérieux.
Soutenus par la science entassée dans la bibliothèque, après avoir divisé la matière en trois ou quatre parties, ils se mirent au travail. Une grande oeuvre fait grand soif. On peut supposer qu'ils soutinrent gaillardement leur courage en vidant plus d'une bouteille; ceci, d'ailleurs, n'est point une raison pour ne pas les prendre au sérieux.
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=== Les copistes mystificateurs ===
=== Les copistes mystificateurs ===
Le seul exemplaire de la chronique est conservé de nos jours dans la Bibliothèque Frisonne à Leeuwarde. Selon les experts, il est écrit sur du papier du commencement du dix-neuviême siècle, noirci artificiellement, et provenant d'une fabrique de Maestricht. Le texte a dû être recopié, peut-être plus d'une fois: une première fois au dix-huitième siècle en y ajoutant la préface actuelle, et ensuite au ,4ix"neuvième siècle dans sa présentation d'aujourd-hui.<ref>Voir note 4.</ref>
Le seul exemplaire de la chronique est conservé de nos jours dans la Bibliothèque Frisonne à Leeuwarde. Selon les experts, il est écrit sur du papier du commencement du dix-neuvième siècle, noirci artificiellement, et provenant d'une fabrique de Maestricht. Le texte a dû être recopié, peut-être plus d'une fois: une première fois au dix-huitième siècle en y ajoutant la préface actuelle, et ensuite au dix-neuvième siècle dans sa présentation d'aujourd'hui.<ref>Voir note 4.</ref>


En admettant que la rédaction définitive fut l'oeuvre de Hessel Vegelin et que la préface a été manifestement ajoutée, l'instigateur de cette modification se fait aussitôt deviner: Augustinus Lycklama, 1670-1744, demeurant à Beetsterzwaag, chef-lieu de la région d'Opsterland en Frise.
En admettant que la rédaction définitive fut l'oeuvre de Hessel Vegelin et que la préface a été manifestement ajoutée, l'instigateur de cette modification se fait aussitôt deviner: Augustinus Lycklama, 1670-1744, demeurant à Beetsterzwaag, chef-lieu de la région d'Opsterland en Frise.


Les Lycklama se considèrent toujours comme les seuls nobles ayant survécu à la colonisation par une nouvelle noblesse de souche bas-saxonne, phénomène qui allait de pair avec l'installation du régime féodal,des territoires, jadis frisons, au sud de la Linde, pour une grande partie la riviêre-frontière de la Frise actuelle. Bien que non sans un fond de vérité, une telle origine n'a jamais été vraiment reconnue. La famille était considérée alors comme non-noble. Finalement, en 1817, peu après la création du royaume des Pays-Bas, une branche de la famille,l'arrièrepetit-fils de Augustinus Lycklama, fut titré avec toute sa descendance, sans être reconnu pour cela comme déjà noble.
Les Lycklama se considèrent toujours comme les seuls nobles ayant survécu à la colonisation par une nouvelle noblesse de souche bas-saxonne, phénomène qui allait de pair avec l'installation du régime féodal,des territoires, jadis frisons, au sud de la Linde, pour une grande partie la rivière-frontière de la Frise actuelle. Bien que non sans un fond de vérité, une telle origine n'a jamais été vraiment reconnue. La famille était considérée alors comme non-noble. Finalement, en 1817, peu après la création du royaume des Pays-Bas, une branche de la famille, l'arrière-petit-fils de Augustinus Lycklama, fut titré avec toute sa descendance, sans être reconnu pour cela comme déjà noble.


La généalogie régulière ne commence qu'avec Lyckle Eables, originaire de Steenwyk en Overyssel. Il vivait au commencement du seizième siècle, et était grand protégé des Habsbourg, partisan de leur politique dans ces contrées. Toutefois il refusa l'accolade, disant "Deugd allinne makket wiere adel", depuis lors la dévise de la famille, ce qui doit bien être la traduction adaptée en frison de "Solum Virtus facit Nobilitatem".
La généalogie régulière ne commence qu'avec Lyckle Eables, originaire de Steenwyk en Overyssel. Il vivait au commencement du seizième siècle, et était grand protégé des Habsbourg, partisan de leur politique dans ces contrées. Toutefois il refusa l'accolade, disant "Deugd allinne makket wiere adel", depuis lors la dévise de la famille, ce qui doit bien être la traduction adaptée en frison de "Solum Virtus facit Nobilitatem".
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Ensuite, dans la préface, la protohistoire frisonne est continuée à partir de 803 après J.C. par ''Liko'', qui paraît bien être identique avec ''Lyckle'', selon la tradition le premier ancêtre de tous les Lycklama. L'oeuvre entière est dédiée en 1256 après J.C. par un certain Hiddo à son fils Okke. Ce dernier nom n'est pas sans rappeler non plus Ocko Scharlensis, qui aurait vécu au dixième siècle, et serait, avec Solco Forteman du huitième siècle, l'auteur d'une autre chronique frisonne, éditée en 1597 par Andreas Cornelius.
Ensuite, dans la préface, la protohistoire frisonne est continuée à partir de 803 après J.C. par ''Liko'', qui paraît bien être identique avec ''Lyckle'', selon la tradition le premier ancêtre de tous les Lycklama. L'oeuvre entière est dédiée en 1256 après J.C. par un certain Hiddo à son fils Okke. Ce dernier nom n'est pas sans rappeler non plus Ocko Scharlensis, qui aurait vécu au dixième siècle, et serait, avec Solco Forteman du huitième siècle, l'auteur d'une autre chronique frisonne, éditée en 1597 par Andreas Cornelius.


Toutes ces évidences s'ajoutent au fait indéniable qu'une partie de la préface ne semble guëre qu'une paraphrase de la devise de la famille Lycklama: "Tueght allinne macket wiere adel", "Solum Virtus facit Nobilitatem".
Toutes ces évidences s'ajoutent au fait indéniable qu'une partie de la préface ne semble guère qu'une paraphrase de la devise de la famille Lycklama: "Tueght allinne macket wiere adel", "Solum Virtus facit Nobilitatem".


Vue l'ambiance de l'époque Augustinus Lycklama a pu trouver son inspiration dans le "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", remanié par Johannes Hilarides d'après le "Tractatus de Nobilitate", de Upko van Burmania, composé vers la fin du seiziëème siècle.
Vue l'ambiance de l'époque Augustinus Lycklama a pu trouver son inspiration dans le "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", remanié par Johannes Hilarides d'après le "Tractatus de Nobilitate", de Upko van Burmania, composé vers la fin du seizième siècle.


A la différence de la famille Lycklama, les Burmania, éteints au commencement du dix-neuvième siècle, étaient reconnus comme nobles; mais leur ascendance tout comme celle des Lycklama était considérée comme douteuse. Le bruit a toujours couru, qu'ils étaient d'origine étrangère À la Frise, et qu'ils avaient remanié leur nom à la frisonne. Ils auraient comme ancêtre un administrateur de biens écclésiastiques, nommé Burman, établi en Frise vers 1300. À l'époque de la Réforme Upko van Burmania était très mal vu; non seulement il adhérait ouvertement au Protestantisme, mais encore il collaborait effectivement avec les Gueux. Pour répliquer à toute médisance il fit composer le "Tractatus de Nobilitate", où sa propre famille figurait au milieu de la plus authentique noblesse frisonne. Il se donnait ainsi une ascendance, remontant dans la nuit des temps, illustrée par son gégroisme dans la lutte contre les Magyars au dixième siècle.<ref>Publié dans l'Adelijk en Aanzienlijk Wapen-Boek van de Zeven Provinciën, waar bij gevoegt zijn een groot aantal Genealogiën, par Abraham Ferwerda, 1760.</ref> Cette même histoire, sémi légendaire, on la retrouve, plus ou moins, dans l'VVra Linda Bok.
A la différence de la famille Lycklama, les Burmania, éteints au commencement du dix-neuvième siècle, étaient reconnus comme nobles; mais leur ascendance tout comme celle des Lycklama était considérée comme douteuse. Le bruit a toujours couru, qu'ils étaient d'origine étrangère À la Frise, et qu'ils avaient remanié leur nom à la frisonne. Ils auraient comme ancêtre un administrateur de biens écclésiastiques, nommé Burman, établi en Frise vers 1300. À l'époque de la Réforme Upko van Burmania était très mal vu; non seulement il adhérait ouvertement au Protestantisme, mais encore il collaborait effectivement avec les Gueux. Pour répliquer à toute médisance il fit composer le "Tractatus de Nobilitate", où sa propre famille figurait au milieu de la plus authentique noblesse frisonne. Il se donnait ainsi une ascendance, remontant dans la nuit des temps, illustrée par son gégroisme dans la lutte contre les Magyars au dixième siècle.<ref>Publié dans l'Adelijk en Aanzienlijk Wapen-Boek van de Zeven Provinciën, waar bij gevoegt zijn een groot aantal Genealogiën, par Abraham Ferwerda, 1760.</ref> Cette même histoire, semi légendaire, on la retrouve, plus ou moins, dans l'VVra Linda Bok.


Plus tard,au commencement du dix-huitième siècle, Johannes Hilarides, recteur du collège humaniste de Dokkum, fit une version remaniée du "Tractatus de Nobilitate":<ref>Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides, tome I, [48] publié dans la série Estrikken, no XXXVII, par l'Institut frison de l'Université de Groningue. 1965.</ref> l'un des exemplaires, d'origine incertaine, est conservé parmi les papiers des familles Vegelin et van Eysinga aux Archives de l'Etat à Leeuwarde, où se trouve déjà l'original: [16] l'autre exemplaire, composé sur l'ordre de Schelto van Heemstra, époux de Luts van Burmania, fille de Upko van Burmania, ou de son fils du second lit Feijo van Heemstra, marié avec Titia Helena van Burmania, fille de Ulbo van Burmania, à été conservé plus de deux siècles au Fogelsangh-State à Veenklooster, jadis, une des demeures des van Heemstra;: de nos jours le manuscrit appartenait au Baron B. Ph. van Harinxma thoe Slooten, qui vient de décéder, et se trouve, toujours, au Harinxma-State, la demeure de la famille van Harinxma, à Beetsterzwaag.
Plus tard,au commencement du dix-huitième siècle, Johannes Hilarides, recteur du collège humaniste de Dokkum, fit une version remaniée du "Tractatus de Nobilitate":<ref>Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides, tome I, [48] publié dans la série Estrikken, no XXXVII, par l'Institut frison de l'Université de Groningue. 1965.</ref> l'un des exemplaires, d'origine incertaine, est conservé parmi les papiers des familles Vegelin et van Eysinga aux Archives de l'État à Leeuwarde, où se trouve déjà l'original: [16] l'autre exemplaire, composé sur l'ordre de Schelto van Heemstra, époux de Luts van Burmania, fille de Upko van Burmania, ou de son fils du second lit Feijo van Heemstra, marié avec Titia Helena van Burmania, fille de Ulbo van Burmania, à été conservé plus de deux siècles au Fogelsangh-State à Veenklooster, jadis, une des demeures des van Heemstra;: de nos jours le manuscrit appartenait au Baron B. Ph. van Harinxma thoe Slooten, qui vient de décéder, et se trouve, toujours, au Harinxma-State, la demeure de la famille van Harinxma, à Beetsterzwaag.


Il va sans dire que Augustinus Lycklama devait être au courant de cette entreprise visant à ranimer le vieux "rractatus de Nobilitate", qui va porter dorénavant le nom de "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", surtout parce que ses liens de famille avec les Heemstra étaient forts: d'abord le frère de Feijo van Heemstra, Willem Hendrik, s'était marié avec Wya Catharina van Glinstra, une nièce de sa première épouse, Houckje van Glinstra; ensuite la mère des deux frères van Heemstra était une van Scheltinga, comme la sienne; et, en plus, après la mort de Houckje van Glinstra, Augustinus Lycklama s'était remarié avec Antje van  Andringa, dont la mère était également une van Scheltinga.<ref>Cf. M. de Haan Hettema, et À. van Halmael, Stamboek van den Frieschen Adel. 1846.</ref>
Il va sans dire que Augustinus Lycklama devait être au courant de cette entreprise visant à ranimer le vieux "Tractatus de Nobilitate", qui va porter dorénavant le nom de "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", surtout parce que ses liens de famille avec les Heemstra étaient forts: d'abord le frère de Feijo van Heemstra, Willem Hendrik, s'était marié avec Wya Catharina van Glinstra, une nièce de sa première épouse, Houckje van Glinstra; ensuite la mère des deux frères van Heemstra était une van Scheltinga, comme la sienne; et, en plus, après la mort de Houckje van Glinstra, Augustinus Lycklama s'était remarié avec Antje van Andringa, dont la mère était également une van Scheltinga.<ref>Cf. M. de Haan Hettema, et À. van Halmael, Stamboek van den Frieschen Adel. 1846.</ref>


L'idée s'impose que Augustinus Lycklama aura voulu remanier dans un esprit analogue la curieuse chronique frisonne, dont il disposait semble-t-il depuis peu, et qui portera désormais le nom de "VVra Linda Bok".
L'idée s'impose que Augustinus Lycklama aura voulu remanier dans un esprit analogue la curieuse chronique frisonne, dont il disposait semble-t-il depuis peu, et qui portera désormais le nom de "VVra Linda Bok".
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Il demeurait au village de Oldeberkoop, proche de Makkinga, où Augustinus Lycklama avait passé sa jeunesse, et bien près de ce pays de "VVra Linda", la "Translindanie", de sorte qu'il pouvait accomplir avec plaisir l'oeuvre, qu'on lui suggérait destinée à la gloire de sa propre patrie. Hublingh avait obtenu sa fonction grâce à la protection de Onno Zwier van Haren, homme d'état de la République des Provinces Unies, qui avait sa résidence familiale à Wolvega, un village, également situé non loin de Oldeberkoop.
Il demeurait au village de Oldeberkoop, proche de Makkinga, où Augustinus Lycklama avait passé sa jeunesse, et bien près de ce pays de "VVra Linda", la "Translindanie", de sorte qu'il pouvait accomplir avec plaisir l'oeuvre, qu'on lui suggérait destinée à la gloire de sa propre patrie. Hublingh avait obtenu sa fonction grâce à la protection de Onno Zwier van Haren, homme d'état de la République des Provinces Unies, qui avait sa résidence familiale à Wolvega, un village, également situé non loin de Oldeberkoop.


Les van Haren étaient une famille noble des environs d'Aix-la-Chapelle. La branche frisonne sortait de Daam van Haren, qui était venu en Frise par vocation militaire, [17] comme Philip Ernst Vegelin. Comme les Vegelin les van Haren ont été fasciné par les charmes du patriotisme frison. Onno Swier van Haren était, comme son frère Willem, plus le beau-père du célêbre comte de Mirabeau, grand amateur de l'histoire frisonne et auteur d'un long poème, écrit en Hollandais et trgduit en français sous le titre: "Les Aventures de Friso".<ref>Éd. H.G. Jansen & Cy, imprimeurs-librairies à Paris.</ref>
Les van Haren étaient une famille noble des environs d'Aix-la-Chapelle. La branche frisonne sortait de Daam van Haren, qui était venu en Frise par vocation militaire, [17] comme Philip Ernst Vegelin. Comme les Vegelin les van Haren ont été fasciné par les charmes du patriotisme frison. Onno Swier van Haren était, comme son frère Willem, plus le beau-père du célèbre comte de Mirabeau, grand amateur de l'histoire frisonne et auteur d'un long poème, écrit en Hollandais et traduit en français sous le titre: "Les Aventures de Friso".<ref>Éd. H.G. Jansen & Cy, imprimeurs-librairies à Paris.</ref>


Si le premier remaniement de la chronique a été effectué réellement par Albertus Hublingh, Onno Zwier van Haren, son protecteur, en aura eu connaissance et: profit. En effet l'on peut interpréter l'insertion dans la préface, délibérement fabriquée par Hublingh, d'Adela, nouvelle Reine du Peuple frison, comme un hommage à Madame van Haren, Sarah Adel van Huls, fille d'une famille assez modeste.
Si le premier remaniement de la chronique a été effectué réellement par Albertus Hublingh, Onno Zwier van Haren, son protecteur, en aura eu connaissance et: profit. En effet l'on peut interpréter l'insertion dans la préface, délibérement fabriquée par Hublingh, d'Adela, nouvelle Reine du Peuple frison, comme un hommage à Madame van Haren, Sarah Adel van Huls, fille d'une famille assez modeste.
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A cette même époque Johannes adopte aussi un blason<ref>Cf. H.W.A. Kits Nieuwenkamp, Het wapen Over de Linden en het Oera Linda Boek, dans la revue Eigen Volk, 1934.</ref> orné de trois arbres, qui se rapportent sans doute aux tilleuls, qu'on retrouve dans son nom. Il y ajoute une devise: ''Wak'', "Veillez". Bien sûr, cette devise aurait pu être de son invention. Mais l'on s'aperçoit là aussi qu'il emprunte littéralement le mot "Wak", jusqu'à son orthographe dans le texte de la chronique.
A cette même époque Johannes adopte aussi un blason<ref>Cf. H.W.A. Kits Nieuwenkamp, Het wapen Over de Linden en het Oera Linda Boek, dans la revue Eigen Volk, 1934.</ref> orné de trois arbres, qui se rapportent sans doute aux tilleuls, qu'on retrouve dans son nom. Il y ajoute une devise: ''Wak'', "Veillez". Bien sûr, cette devise aurait pu être de son invention. Mais l'on s'aperçoit là aussi qu'il emprunte littéralement le mot "Wak", jusqu'à son orthographe dans le texte de la chronique.


En combinant ces faits avec la tradition familiale, déjà indiquée, on en tire la conclusion irréfutable, que, dans la deuxième moitié du dix-huitiëme siècle, l'VVra Linda Bok appartenait déjà à Johannes Over de Linden, libraire à Enkhuizen, qui a dû l'obtenir par achat, après le décès, en 1744, de Augustinus Lycklama.
En combinant ces faits avec la tradition familiale, déjà indiquée, on en tire la conclusion irréfutable, que, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, l'VVra Linda Bok appartenait déjà à Johannes Over de Linden, libraire à Enkhuizen, qui a dû l'obtenir par achat, après le décès, en 1744, de Augustinus Lycklama.


Cependant l'exemplaire dont nous disposons maintenant, ne [18] peut pas être exactement celui du libraire Johannes Over de Linden, puisque son papier a été prouvé dater du début du dix-neuvième siècle, et avoir été noirci artificiellement.<ref>Voir page 14.</ref>
Cependant l'exemplaire dont nous disposons maintenant, ne [18] peut pas être exactement celui du libraire Johannes Over de Linden, puisque son papier a été prouvé dater du début du dix-neuvième siècle, et avoir été noirci artificiellement.<ref>Voir page 14.</ref>
Line 137: Line 137:
Il n'est pas tellement difficile, à notre avis, d'entrevoir aujourd'hui l'homme, qui a fabriqué cette dernière copie:
Il n'est pas tellement difficile, à notre avis, d'entrevoir aujourd'hui l'homme, qui a fabriqué cette dernière copie:


L.P.C. van den Bergh, né à Düsseldorf en 1815, et,depuis 1865, Directeur Général des Archives de l'Etat à La Haye, lequel, du fond de son cerceuil, nous montre le bout de ses oreilles.
L.P.C. van den Bergh, né à Düsseldorf en 1815, et,depuis 1865, Directeur Général des Archives de l'État à La Haye, lequel, du fond de son cerceuil, nous montre le bout de ses oreilles.


Probablement, un beau jour, il emprunta la chronique à sa propriétaire, Aafje Over de Linden, à Enkhuizen, mariée avec Hendrik Reuvers, pour la lui rendre ensuite dans un état restauré. Si on veut bien prendre en considération l'ambiance de Romantisme aggressif de son époque, l'on ne s'étonne plus de sa supercherie. Il a employé le même procédé, qu'utilisaient Viollet-le-Duc et son adepte néerlandais Cuypers en refaisant les cathédrales.
Probablement, un beau jour, il emprunta la chronique à sa propriétaire, Aafje Over de Linden, à Enkhuizen, mariée avec Hendrik Reuvers, pour la lui rendre ensuite dans un état restauré. Si on veut bien prendre en considération l'ambiance de Romantisme aggressif de son époque, l'on ne s'étonne plus de sa supercherie. Il a employé le même procédé, qu'utilisaient Viollet-le-Duc et son adepte néerlandais Cuypers en refaisant les cathédrales.
Line 145: Line 145:
De tout ceci ressortent, à notre avis, deux faits Eévidents: d'une part, L.P.C. van den Bergh connaissait dès longtemps l'existence de la chronique; d'autre part, il est resté sans se prononcer en l'année décisive 1867,<ref>Voir page 9.</ref> et même encore plus tard.
De tout ceci ressortent, à notre avis, deux faits Eévidents: d'une part, L.P.C. van den Bergh connaissait dès longtemps l'existence de la chronique; d'autre part, il est resté sans se prononcer en l'année décisive 1867,<ref>Voir page 9.</ref> et même encore plus tard.


On ne peut faire qu'une seule supposition,c'est qu'après avoir été promu, en 1865,à l'aide d'intrigues compliquées, de simple particulier à sa haute position administrative, dépassant tous les degrés de l'avancement, il n'eut plus alors ni le courage ni la franchise de se compromettre en avouant que c'était bien lui qui, jadis, avait travesti la fameuse chronique. L'affaire lui était devenue trop pénible [19] pour s'en ocouper encore. Il résolut de s'en dégager, ce qui lui fut possible, parce que l'ancienne propriétaire de document, Aafje Over de Linden, remariée comme veuve Reuvers avec Koops Meijlhof, était morte. Or il n'avait jamias été en rapport avec le nouveau propriétaire, Cornelis Over de Linden, employé au chantier de la Marine Militaire à den Helder. Pour lui l'VVra Linda Bok était devenu une question, qu'il ne traîterait qu'en vertu de sa charge. Ainsi il évitait de mêler des démarches antérieures, qu'il considérait comme strictement privées, avec le traitement du point de vue officiel. En outre, il usa du procédé courant chez les bureaucrates, qui est de déléguer les responsabilités à son subordonné: en l'espèce: Eelco Verwijs, directeur du dépôt des Archives de l'État à Leeuwarde.
On ne peut faire qu'une seule supposition,c'est qu'après avoir été promu, en 1865,à l'aide d'intrigues compliquées, de simple particulier à sa haute position administrative, dépassant tous les degrés de l'avancement, il n'eut plus alors ni le courage ni la franchise de se compromettre en avouant que c'était bien lui qui, jadis, avait travesti la fameuse chronique. L'affaire lui était devenue trop pénible [19] pour s'en occuper encore. Il résolut de s'en dégager, ce qui lui fut possible, parce que l'ancienne propriétaire de document, Aafje Over de Linden, remariée comme veuve Reuvers avec Koops Meijlhof, était morte. Or il n'avait jamais été en rapport avec le nouveau propriétaire, Cornelis Over de Linden, employé au chantier de la Marine Militaire à den Helder. Pour lui l'VVra Linda Bok était devenu une question, qu'il ne traîterait qu'en vertu de sa charge. Ainsi il évitait de mêler des démarches antérieures, qu'il considérait comme strictement privées, avec le traitement du point de vue officiel. En outre, il usa du procédé courant chez les bureaucrates, qui est de déléguer les responsabilités à son subordonné: en l'espèce: Eelco Verwijs, directeur du dépôt des Archives de l'État à Leeuwarde.


Il le laissa agir, sans s'en occuper davantage. Le résultat fut que, plus tard, l'on a supposé gratuitement, que non seulement Verwijs avait été mêlé au scandale, mais qu'il en était lui-même l'auteur.<ref>Cf. M, de Jong, Hzn., Het geheim van het Oera-Linda-Boek, 1927.</ref> Du point de vue des bureaucrates ceci ne fait aucun doute, puisqu'il était responsable de l'affaire, même malgré lui, et sans le savoir. Van den Bergh lui-même il n'en parlera qu'une seule fois, vers la fin de 1871, dans la revue "De Nederlandsche Spectator", en termes excessivement ambigus. Probablement c'est qu'il n'a pas su comment refuser à la demande de la rédaction. On pourrait conclure de ce qu'il dit qu'il reconnaît l'avoir rédigé lui-même. D'abord il fait, pour ainsi dire, ses excuses en comparant l'auteur à Emmanuel Dommenech et Michel Chasles, qui se sont, également, laissé mystifier. Ensuite, il continue avec des lignes tout à fait énigmatiques, qui ont un double sens: "je ne veux pas me laisser aller à des suppositions sur la personne de l'auteur de crainte qu'elles ne manquent de tout fondement et dépassent leur objectif,<ref>"Ik wil hier geene gissing naar zijnen persoon veroorloven, uit vrees daarin te missen (missen= manquer et rater) en verwijs (= Verwijs?) liever naar het verslag. Mundus vult decipi".</ref> Et, pour finir, il s'écrie: "Mundus vult decipi!". Comme membre de l'Académie Royale des Sciences à Amsterdam van den Bergh s'oppose, en 1874, à ce que le problème de la chronique soit traité dans cette assemblée illustre. Enfin, mis à la retraite, il écrit, en 1883, huit ans après la mort de Eelco Verwijs, une lettre au ""Friesch Genootschap", la Société des érudits frisons, dans laquelle il propose d'ouvrir un concours sur: "l'Antiquité de la Mythologie frisonne, dont l'histoire de Friso, la conquête de Rome par les Frisons, les rois, ducs et potestats frisons, la Liberté des Frisons garantie par Charlemagne, et ''ainsi de suite''".
Il le laissa agir, sans s'en occuper davantage. Le résultat fut que, plus tard, l'on a supposé gratuitement, que non seulement Verwijs avait été mêlé au scandale, mais qu'il en était lui-même l'auteur.<ref>Cf. M, de Jong, Hzn., Het geheim van het Oera-Linda-Boek, 1927.</ref> Du point de vue des bureaucrates ceci ne fait aucun doute, puisqu'il était responsable de l'affaire, même malgré lui, et sans le savoir. Van den Bergh lui-même il n'en parlera qu'une seule fois, vers la fin de 1871, dans la revue "De Nederlandsche Spectator", en termes excessivement ambigus. Probablement c'est qu'il n'a pas su comment refuser à la demande de la rédaction. On pourrait conclure de ce qu'il dit qu'il reconnaît l'avoir rédigé lui-même. D'abord il fait, pour ainsi dire, ses excuses en comparant l'auteur à Emmanuel Dommenech et Michel Chasles, qui se sont, également, laissé mystifier. Ensuite, il continue avec des lignes tout à fait énigmatiques, qui ont un double sens: "je ne veux pas me laisser aller à des suppositions sur la personne de l'auteur de crainte qu'elles ne manquent de tout fondement et dépassent leur objectif,<ref>"Ik wil hier geene gissing naar zijnen persoon veroorloven, uit vrees daarin te missen (missen= manquer et rater) en verwijs (= Verwijs?) liever naar het verslag. Mundus vult decipi".</ref> Et, pour finir, il s'écrie: "Mundus vult decipi!". Comme membre de l'Académie Royale des Sciences à Amsterdam van den Bergh s'oppose, en 1874, à ce que le problème de la chronique soit traité dans cette assemblée illustre. Enfin, mis à la retraite, il écrit, en 1883, huit ans après la mort de Eelco Verwijs, une lettre au ""Friesch Genootschap", la Société des érudits frisons, dans laquelle il propose d'ouvrir un concours sur: "l'Antiquité de la Mythologie frisonne, dont l'histoire de Friso, la conquête de Rome par les Frisons, les rois, ducs et potestats frisons, la Liberté des Frisons garantie par Charlemagne, et ''ainsi de suite''".
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Pour connaître les sources de l'VVra Linda Bok il est d'abord nécessaire de consulter la bibliothèque du comte Carlson, ce que, de nos jours, l'on ne peut faire qu'à l'aide du catalogue de vente<ref>Voir note 7.</ref> La recherche est difficile, du fait que les volumes ne sont pas classées selon le matière, mais selon leur format.
Pour connaître les sources de l'VVra Linda Bok il est d'abord nécessaire de consulter la bibliothèque du comte Carlson, ce que, de nos jours, l'on ne peut faire qu'à l'aide du catalogue de vente<ref>Voir note 7.</ref> La recherche est difficile, du fait que les volumes ne sont pas classées selon le matière, mais selon leur format.


A fin de pouvoir écrire toute sa chronique en des caractères aussi singuliers que l'écriture runique, le comte Carlson et ses amis, disposaient, vers la fin du dix-septième siècle, de deux livres de référence possible. L'ouvrage le plus répandu était celui de Olaus Wormius, "Runia seu Danica Literatura Antiquissima", réimprimé à maintes reprises avec des éditions d'Amsterdam et de Copenhague. Ce livre a été mentionné et étudié à cette même époque par Johannes Hilarides, de Dokkum,<ref>Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides; voir note 15.</ref> bien près de la cuisine alchimique du château de Ter Horne,où l'on préparait alors l'VVra Linda Bok. Cependant cet ouvrage manque dans la bibliothèque nobiliaire du château. Les auteurs de la chronique ne l'ont pas connu, de sorte qu'ils n'ont pas pu suivre le système runique, exposé par Wormius, qui était le plus connu à cette époque.
A fin de pouvoir écrire toute sa chronique en des caractères aussi singuliers que l'écriture runique, le comte Carlson et ses amis, disposaient, vers la fin du dix-septième siècle, de deux livres de référence possible. L'ouvrage le plus répandu était celui de Olaus Wormius, "Runia seu Danica Literatura Antiquissima", réimprimé à maintes reprises avec des éditions d'Amsterdam et de Copenhague. Ce livre a été mentionné et étudié à cette même époque par Johannes Hilarides, de Dokkum,<ref>Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides; voir note 15.</ref> bien près de la cuisine alchimique du château de Ter Horne, où l'on préparait alors l'VVra Linda Bok. Cependant cet ouvrage manque dans la bibliothèque nobiliaire du château. Les auteurs de la chronique ne l'ont pas connu, de sorte qu'ils n'ont pas pu suivre le système runique, exposé par Wormius, qui était le plus connu à cette époque.


Dans la bibliothèque de Ter Horne se trouve un autre volume qui traite également des runes antiques. Il s'agit de l'édition d'Upsal de 1689 de "Atland eller Manheim" du professeur suédois Olf Rudbeck, avec double texte, latin et suédois.<ref>La dernière édition, Upsal 1937, est rédigée, entièrement en suédois, par Axel Nelson.</ref>
Dans la bibliothèque de Ter Horne se trouve un autre volume qui traite également des runes antiques. Il s'agit de l'édition d'Upsal de 1689 de "Atland eller Manheim" du professeur suédois Olf Rudbeck, avec double texte, latin et suédois.<ref>La dernière édition, Upsal 1937, est rédigée, entièrement en suédois, par Axel Nelson.</ref>


En effet, avec quelques légères modifications et additions, les caractères dans lesquels est écrit l'VVra Linda Bok tout entier, sont en grande partie les mêmes que le modèle des lettres runiques offert par Rudbeck. La consultation de ce gros traité nous montre, par correspondance avec le manuscrit de l'VVra Linda Book, que le choix de caractères runiques de Rudbeck se retrouve ici. Seulement les runes employées pour le f ou ph, g, het s ont été modifiées; on ne saurait dire si ce changement a été effectué, déjà, par les auteurs, ou, plus tard, par les copistes.Ne trouvant pas le W ils ont introduit cette lettre latine. Pour des raisons pratiques ils ont fabriqué pour le th une seule rune.
En effet, avec quelques légères modifications et additions, les caractères dans lesquels est écrit l'VVra Linda Bok tout entier, sont en grande partie les mêmes que le modèle des lettres runiques offert par Rudbeck. La consultation de ce gros traité nous montre, par correspondance avec le manuscrit de l'VVra Linda Book, que le choix de caractères runiques de Rudbeck se retrouve ici. Seulement les runes employées pour le f ou ph, g, h et s ont été modifiées; on ne saurait dire si ce changement a été effectué, déjà, par les auteurs, ou, plus tard, par les copistes.Ne trouvant pas le W ils ont introduit cette lettre latine. Pour des raisons pratiques ils ont fabriqué pour le th une seule rune.


Tout ceci nous paraît une preuve, presque formelle, du fait que notre fameuse Chronique frisonne doit avoir été composée par le comte Carlson et ses amis au château de Ter Horne, à Beetgum, près de Leeuwarde.
Tout ceci nous paraît une preuve, presque formelle, du fait que notre fameuse Chronique frisonne doit avoir été composée par le comte Carlson et ses amis au château de Ter Horne, à Beetgum, près de Leeuwarde.

Revision as of 06:25, 2 June 2025

[auteur:] F.S. Sixma van Heemstra [1972]

Étude critique sur la formation de la chronique, suivie de la traduction annotée du premier chapitre

précédé d'une préface de W. Hellinga, professeur à l'Université d'Amsterdam.

[imprimeur/éditeur:] Krips Repro N.V. — Meppel

Préface

[5] On serait en droit de s'étonner en voyant cette étude sur l'Oera Linda Boek accompagnée et, même, précédée d'une préface émanant d'un philologue. En effet la philologie s'est déjà occupée souvent et à maintes reprises de façon très intense de ce que nous pourrions appeler "l'affaire" de l'Oera Linda Boek, et l'on peut dire que pendant tout le XIXe siècle, la philologie a vraiment mis toutes ses ressources au service de ce problème. Lui appliquant ses propres techniques et méthodes, la philologie s'est attachée longuement et méticuleusement à l'examen du matériel par le moyen de la codicologie, tandis qu'à partir de l'histoire littéraire et plus particulièrement de la méthode biographique elle examinait le cadre spatio-temporel de l'ouvrage et confrontait et analysait les très nombreuses données concernant les personnes et les circonstances intéressant "l'affaire".

On ne peut pas dire que, de ce point de vue là, les recherches aient jamais été terminées. On devrait donc s'attendre à ce que, du coté des philologues, on insistât pour que l'oeuvre entreprise soit poursuivie et poussée encore plus avant dans cette voie.

Au lieu de cela on nous offre présentement un essai qui place le texte de l'Oera Linda Boek dans une tout autre perspective culturelle, historique et littéraire,que celle à laquelle on s'était arrêté jusqu'à présent.Le texte controversé est ici rattaché à l'histoire de la noblesse frisonne et, dans cette optique, on nous fait voir comment on peut comprendre l'apparition de l'ouvrage et des variations apportées à son texte dont on nous offre une nouvelle version, le tout s'expliquant par les conditions historiques régnant de la fin du XVIle jusqu'à la première moitié du XVIIIe siècle. Ce début de ce que nous pourrions appeler l'histoire de l'Oera Linda Boek et qui doit nous amener jusqu'au milieu du XIXe siècle au Helder et à Leeuwarden est présenté comme acquis. La situation dans [6] laquelle nous sommes invités & pénétrer n'est pas le bruit d'une analyse méticuleuse de quelque donnée que ce soit, mais le compte-rendu d'une série de considérations qui ont vu le jour au moment où le texte a été placé dans un cadre beaucoup plus vaste que celui dans lequel évoluait, jusqu'à présent, l'attention des philologues. Entendez-moi bien: Cela ne signifie pas que cette nouvelle conception de l'Oera Linda Boek ne repose pas également sur l'analyse de très nombreux détails, mais que cet essai ne fait pas état des données que pourrait lui apporter la philologie.

Voilà ce qui explique, je crois, que j'aie pu regretter, au début, et sous l'effet de la surprise que me causait la découvertes de nombreux éléments plausibles dans cet essai, que l'auteur n'ait pas su mieux "assurer ses fondements". Je me rends compte à présent, après en avoir discuté quelques fois avec lui que ce point de vue manquait d'objectivité parce que trop strictement philologique. C'est avec raison, je pense, que l'auteur prétend que l'histoire des idées autorise une autre méthode d'approche. Et ce, avec d'autant plus de raison, que celle qu'il adopte est souvent appliquée dans le domaine de la science et de l'histoire littéraires et plus souvent encore dans celui de l'histoire de l'art.

Quelles que soient les réserves concernant la méthodologie dans cet essai, il n'en est pas moins vrai que dans l'étude de l'Oera Linda Boek et de tout ce qui s'y rattache la méthode utilisée ici, présente un avantage certain en ce sens qu'elle nous libère du poids de "l'affaire".

L'étude de l'Oera Linda Boek a souffert de plus en plus de la tendance générale des chercheurs à adopter préalablement à toute recherche un certain point de vue. Le livre était à peine sorti que l'on commença à se demander: Est-ce un faux? une blague? un pastiche? Qui pourrait bien l'avoir fait? Lisez: qui pourrait bien avoir fabriqué le faux, la blague, le pastiche? Quel est celui ou quels sont ceux qui se cache(nt) derrière ce Cornelis Over de Linde? Et quelles sont ses dupes? Ces questions revenaient à propos des différents stades parcourus par l'ouvrage: impression, réception, distribution et lecture. Cette abondance de prémisses a eu pour conséquence, en particulier, que même dans le cas où l'on pouvait, ou pensait pouvoir, démontrer la présence d'interpolations relativement récentes dans le texte actuel, on se désintéressa de plus en plus du texte lui-même et on s'attacha de plus en plus à l'étude des phénomènes périphériques. De moins en moins on pensa à partir du seul élément véritablement valable: ce texte bizarre ou, si l'on préfère étonnant et qui, soit dit en passant, n'est d'ailleurs pas si étonnant que d'aucuns voudraient nous laisser croire. Un des premiers mérites de cet essai c'est au moins de démythifier le texte. L'auteur a fait abstraction de la tradition des scoliastes et, prenant le texte au sérieux, s'est demandé comment et dans quel milieu il a pu naître; quelle est sa place dans l'histoire des idées.

[7] Même si l'affirmation, répandue ces derniers temps de source digne de foi, se confirmait, et qu'il s'avérât prouvé qu'aujourd'hui encore on sait, dans le milieu auquel appartenait la famille d'Elco Verwijs, que l'Oera Linda Boek était alors considéré comme un canular qui aurait pris des proportions inattendues et aurait largement dépassé son but, même dans ce cas, il n'en reste pas moins que nous avons affaire ici à un texte qui, dépouillé de tous les changements qui ont pu lui être apportés après coup, ne saurait être compris en se plaçant dans la seule perspective temporelle de son apparition au milieu du XIXe siècle, mais, au contraire, s'explique à partir de l'histoire des idées et de la civilisation vers laquelle nous entraîne cet essai.

Cette nouvelle approche autorise la philologie à se pencher demain, si elle le désire, sur l'Oera Linda Boek et à lui appliquer ses propres méthodes et techniques afin d'arriver à de nouvelles analyses qui lui permettent de comprendre ce qu'il est advenu du texte et quelles furent les circonstances qui présidèrent à la naissance de "l'affaire". Un tel changement de perspective qui concentre tout l'éclairage sur le texte était absolument nécessaire pour relancer une recherche qui menaçait de s'enliser dans les sables paralysants de la méthode philologique. Voilà ce qui nous permet d'accueillir cette publication avec une sympathie toute particulière.

W. Hellinga

Introduction

[9] Il y a maintenant déjà plus d'un siècle que, en 1867, dans l'atmosphère aisée de Leeuwarde en Frise, où règnait un mélange bien équilibré de Romantisme et de Libéralisme, la mise en pleine lumière du "VVra Linda Bok", une chronique millénaire sur l'histoire frisonne, datant de la nuit des temps, écrite en vieux-frison, très incorrect d'ailleurs, et en caractères runiques, fit l'effet d'une bombe.

Depuis lors il y eut toujours deux partis bien distincts les uns, soi-disant "raisonnables" qui ont considéré ce texte comme une simple falsification: les autres, un bien plus petit groupe, qui ne voulaient pas nier son authenticité.

De nos jours cette opposition tranchée est difficile à comprendre. Il n'y a aucune ligne de démarcation distincte, qui sépare l'authenticité et la falsification. Selon les circonstances il y a toute une gamme de possibilités, parmi lesquelles: une falsification complète, une authenticité partielle,une mystification volontaire, une mystification involontaire, une authenticité complète, mais incorrecte à cause d'erreurs de plume, une falsification sur du parchemin authentique du moyen-âge et un texte authentique sur du papier antiquisant.

Enfant j'ai été déjà confronté avec l'existence de cette fameuse VVra Linda Chronique, à laquelle mon père, et plusieurs de ses amis, étaient vivement intéressés.Plus tard, devenu étudiant je me suis rendu compte qu'il y a bien d' autres chroniques d'une ambiance poétique plus ou moins analogue, qui tout comme l'VVra Linda Chronique sont considérées comme douteuses. De ce point de vue elles ressemblent à la chronique frisonne.

Je me suis dit qu'il ne faut surtout pas se cantonner dans l'étude de cette VVra Linda Chronique sans tenir compte des autres,[1] et en particulier: des poèmes gaéliques d'Ossian, attribués à MacPherson, des manuscrits Iolo des Gallois, dont Owen Jones serait l'auteur, du Barzaz Breiz des Bretons, mis au compte de Hersart de la Villemarqué, de la chronique de Libusa, la mère de la dynastie des Premyslides, des Tchèques, attribuée à Väclav Hanka,et encore le fameux Kalewala des. Finnois, composé par Lönnrot. [2]

La naissance à une même époque historique de tous ces écrits doit bien être le résultat d'un même phénomène, à savoir le "Romantisme constructif", sinon "agressif", qui, d'autre part,a fait naître le style neo-gothique. Premiers de la série, les poèmes d'Ossian, apparurent dès la fin du dix-huitième siècle, et justement en Ecosse, la patrie de Walter Scott et du style neo-gothique:plus tard,en Bretagne, le Barzaz Breiz, après que Chateaubriand eût saturé toute la Bretagne savante de son Romantisme; et l'VVra Linda Chronique surgit durant l'âge d'or du style neo-gothique aux Pays-Bas.

[10] Aucun de ces produits historiques ne peut être considéré, à notre avis, comme une réelle falsification, faite avec préméditation, comme, par exemple, la fameuse chronique hollandaise de Klaas Kolijn; ou bien la soi-disante vieille chronique bas-saxonne "That thusendigste Jär", une curiosité littéraire du vingtième siècle de Gerben Colmjon, descendant de l'archiviste du même nom, qui s'était penché sur l'VVra Linda Chronique au siècle dernier.

Ne doit-on pas plutôt voir dans toutes ces chroniques une continuation de la tradition humaniste, qui survit jusqu'au commencement du dix-huitième siècle pour atteindre un certain regain à l'époque du Romantisme au début du dix-neuvième. Cependant, ce phénomène se produit uniquement chez les nationalités devenues minoritaires, symptôme remarquable d'un nationalisme moderne, qui mériterait, de nos jours, d'être étudiée attentivement.

Le grand champion de l'authenticité de l'VVra Linda Bok a été tout d'abord J.G. Ottema, 1804-1879, homme des lettres et professeur au lycée de Leeuwarde. Bien qu'on ne puisse approuver de nos jours entièrement son argumentation, après tout, d'un certain point de vue, il doit avoir eu raison: surtout parce que tout est marqué par une ambiance très nette de l'humanisme du dix-septième siècle. Étant donné que l'VVra Linda Bok est une chronique humaniste du dix-septième siècle,[3] il ne peut y être question ni d'une falsification ni d'une mystification. C'est un spécimen d'une longue série de textes traitant tous de la protohistoire frisonne. Il est absolument erroné de choisir justement celui-ci pour le déclarer comme une falsification. IL y a quelques années qu'un examen philologique par un groupe de jeunes savants sous la direction de W. Hellinga, professeur à l'Université d'Amsterdam, dont faisaient partie, entre autres, H. Miedema et P.F.J. Obbema, a démontré que le manuscrit a été recopié, au moins, une fois. La préface de la chronique doit être un apport du dix-huitième siècle. Ce n'est qu'ici que s'introduit un élément "mystificateur".[4]

Dans ce même dix-septième siècle, la protohistoire a été étudiée dans les pays frisons à fond et avec un vif intérêt, souvent parcequ'on ne voulait pas se conformer aux opinions du Frison de l'Est Ubbo Emmius, professeur d'histoire à l'université de Groningue. Dans sa "Rerum Frisicarum Historia", parue en 1597, il résolut de supprimer toute cette protohistoire, considérée depuis lors comme "apocryphe". Selon les manuels d'histoire modernes, c'est lui qui a inauguré dans l'historiographie frisonne l'"esprit critique". Or, si cela est partiellement vrai, ce fut bien malgré lui. Sans doute n'est-ce pas l'esprit critique d'un humaniste illuminé qui l'a guidé en cette matière.Farouche calviniste, élève de Théodore de Bèze à Génève, où il a passé deux ans, il abhorrait instinctivement cette historiographie traditionnelle, qu'il considérait comme la source d'hérésies multiples. Il n'a pas voulu comprendre [11] qu'il est complètement hors de propos de traiter, avec rigueur, comme autant de faits de l'histoire, toute la protohistoire de la Frise. Bien qu'il y ait toujours en elle la possibilité d'une certaine réalité historique, on ne peut guère la considérer que comme le reflet d'une cosmogonie une compilation complexe de paraboles qui s'entremêlent.

Les auteurs

Après tout le dix-septième siècle n'est pas si loin de nous! Il en reste encore la mémoire et la tradition. Nous pouvons consulter les archives, avec leurs correspondances et leurs documents, qui ne cachent que peu. Ainsi nous avons bien le droit de nous demander qui pourrait être l'auteur, ou quels pourraient être les auteurs, de cette chronique si fameuse.

Il est évident que la langue soi-disant "vieux-frisonne" de la chronique fut influencée fortement par le "stêd-frysk", le frison-citadin, qui consiste en un curieux mélange de frison avec des éléments hollandais et bas-saxons utilisé encore jusqu'au commencement du siècle dernier par les classes dirigeantes et commerçantes de Leeuwarde. On est ainsi amené à en chercher l'origine dans la partie frisonne des Pays-Bas, et non dans la Frise du Nord, gouvernée par le roi du Danemark, où, d'ailleurs, la tradition du frison comme langue écrite manquait; ni dans la Frise de l'est, en Allemagne, où existait à cette même époque également un intérêt linguistique, qui apparait dans l'oeuvre de Matthias de Wicht et dans le "Memoriale Linguae Frisicae" de Cadovius Müller.

Le contenu et la qualité du texte de la chronique sont trop variables pour qu'ils puissent être l'oeuvre d'un seul auteur. D'autre part, la langue et l'orthographe sont excessivement uniformes, de sorte qu'on peut conclure qu'une seule personne doit être responsable de la rédaction définitive.

En entrevoyant toutes les possibilités de l'époque une personne s'impose à notre attention: le gentilhomme Hessel Vegelin, alors le spécialiste par excellence du langage vieux-frison.

Zacharias Konrad von Uffenbach nous raconte dans son livre "Merkwürdige Reisen durch Niedersachsen, Holland und Engelland", édité après sa mort au milieu du dix-huitième siècle, qu'il a entendu dire que Hessel Vegelin pouvait couramment s'exprimer par écrit en vieux-frison. Il avait fait ses études à l'université de Franeker, où il s'était fait inscrire comme étudiant en philosophie;il a dû suivre les cours de Johannes Wubbena, adepte du Cartésianisme, et probablement l'auteur d'un livre très discuté, intitulé "Philosophia Sacrae Scripturae Interpres"; de même, les cours d'Abraham de Grau, mathématicien, qui donnait des leçons de philosophie, déclarant par contre que l'étude de [12] la philosophie des Descartes était inutile, parce qu'on pouvait retrouver dans la philosophie des Anciens tout ce que Descartes avait professé.[5]

Il est vraisemblable que c'est bien lui, Hessel Vegelin, qui a rédigé le texte de l'VVra Linda Bok. Mais la chose ne peut être entièrement prouvée. Cela ne reste, au fond, qu'une hypothèse. Cependant en utilisant cette hypothèse, on arrive à retrouver le lieu, où la chronique doit avoir été conçue: le château de Ter Horne à Beetgum, près de Leeuwarde, une propriété de la famille thoe Schwarzenberg et Hohenlansberg, où vivait à cette époque un Suédois, le comte Carlson.

La famille Vegelin est d'origine suisse. Le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, avait été, avant de devenir général dans l'armée de la République des Provinces-Unies, au service du Roi de Suède. À Leeuwarde, il s'était marié avec une Frisonne, Fokje van Sminia, veuve de Frederik van Hillama. Pour lui l'entrée au service de la Suède avait été le résultat d'une tradition. Son père, aux mêmes prénoms, était tombé pour son maître suédois au siège de Kaiserslautern en 1637.

En tenant compte des relations suivies des Vegelin avec la cour de Suëde, il paraît évident que le père de Hessel Vegelin, Philip Ernst, a été l'auteur du mariage de Gustave Carlson, comte thoe Borringen, fils bâtard du roi Charles Gustave de Suède et de Brigitte Allerts, avec Suzanne, baronne thoe Schwarzenberg et Hohenlansberg, en 1685. Ce fut, sans doute, un couple mal assorti: lui avait trente-cinq ans; elle, issue d'une famille de Franconie en Allemagne, fixée en Frise par le mariage de son arrière-grandpère, était presque cinquantenaire.

Le couple s'installa au château de Ter Horne à Beetgum; en plus ils avaient à leur disposition un hôtel à Leeuwarde. Pour se distraire dans sa curieuse union, le comte Carlson avait amené au château toute sa bibliothèque. Cependant ces livres ne lui suffisaient pas. Il continuait à en acquérir en hypothéquant des titres d'emprunts faisant partie de la fortune de son épouse; on s'en rend compte en consultant les archives de la famille thoe Schwarzenberg.[6] Après sa mort, la bibliothèque, plus de vingt-mille volumes, fut vendue à La Haye. On peut en consulter encore le catalogue, dont un exemplaire existe à la Bibliothèque Royale à La Haye, un autre à la Bibliothèque Municipale de Leeuwarde, et un troisième dans celle de l'Union pour la Défense des Intérêts des Libraires à Amsterdam.[7]

Remarquable est le grand nombre de volumes reflétant une tendance néoplatonicienne. De ce point de vue, le comte Carlson était bien placé en Frise. Il y trouva une ambiance apparentée. Toute la haute volée de vieux style, à cette époque encore riche et puissante, était restée fidèle au Catholicisme traditionnel ou passait peu à peu à un Protestantisme modéré, de teneur humaniste. Aussi comprend-on aisément que le Calvinisme, devenu la religion officielle, [13] ne les attirait guère. En effet, Pierre Yvon, de Montauban, chef des "abadistes", secte Piétiste, fixée à Wieuwert près de Leeuwarde, nous fait savoir que très rarement le comte Carlson allait À l'église; en plus, il mentionne sa "librairie", où il aimait recevoir des gens de qualité pour discuter avec eux.[8]

Il va sans dire que Hessel Vegelin, le fils de Ernst Philip, y était toujours le bienvenu. Lui, d'origine étrangère, était devenu plus frison que Rambaud, roi de Frise, lui-même. Cela se comprend facilement. Des cas analogues existent partout. Du choc des nationalités jaillit ia Sainte Patrie. Il avait d'ailleurs droit de se sentir tout À fait Frison à cause de son origine suisse; les vieilles chroniques frisonnes font savoir en effet que la Suisse ne serait que le résultat d'une colonisation frisonne.[9] Cette idée fut reprise par lui avec ferveur dans l'VVra Linda Bok. Son enthousiasme pour la Frise et pour la langue frisonne apparaît en outre dans le fait qu'il offre en 1675, à l'âge de vingt ans, un livre contenant de la poésie frisonne de Gysbert Japix à Constantijn Huygens, homme d'Etat fameux, résident à La Haye.[10] Un autre exemplaire de ce même livre se trouvait également dans la bibliothèque du comte Carlson, et on est amené à supposer que c'est lui encore qui en est le donateur.

Le comte Carlson et ses amis avaient l'esprit critique. Un certain sens historique ne leur manquait pas. Ils ne rejetaient ni la cosmogonie ni la mythologie des chroniques frisonnes, comme l'avait fait avant eux Ubbo Emmius de Groningue. Ils admiraient ces vieux récits comme source d'inspiration religieuse. Ils les acceptaient comme tels, en les rationalisant quelque peu à leur manière.

En compulsant ces vieux textes, ils ont considéré certainement comme aberrant de voir le patriarche Noé promu ancêtre de tout ce qui est frison. Ils en ont tiré la juste conclusion que ces récits furent sans doute interpolés et mêlés d'éléments étrangers à la protohistoire frisonne. Ils se mirent en tête de les restaurer dans leur pureté première, afin de reconstituer ainsi une véritable chronique frisonne, non falsifiée.

Soutenus par la science entassée dans la bibliothèque, après avoir divisé la matière en trois ou quatre parties, ils se mirent au travail. Une grande oeuvre fait grand soif. On peut supposer qu'ils soutinrent gaillardement leur courage en vidant plus d'une bouteille; ceci, d'ailleurs, n'est point une raison pour ne pas les prendre au sérieux.

La rédaction définitive de la chronique ne peut avoir été l'ouvrage que du seul Hessel Vegelin. Quoiqu'on en ait pu dire, le résultat fut une oeuvre littéraire, dont quelques parties sont d'une réelle beauté.[11] [14]

Les copistes mystificateurs

Le seul exemplaire de la chronique est conservé de nos jours dans la Bibliothèque Frisonne à Leeuwarde. Selon les experts, il est écrit sur du papier du commencement du dix-neuvième siècle, noirci artificiellement, et provenant d'une fabrique de Maestricht. Le texte a dû être recopié, peut-être plus d'une fois: une première fois au dix-huitième siècle en y ajoutant la préface actuelle, et ensuite au dix-neuvième siècle dans sa présentation d'aujourd'hui.[12]

En admettant que la rédaction définitive fut l'oeuvre de Hessel Vegelin et que la préface a été manifestement ajoutée, l'instigateur de cette modification se fait aussitôt deviner: Augustinus Lycklama, 1670-1744, demeurant à Beetsterzwaag, chef-lieu de la région d'Opsterland en Frise.

Les Lycklama se considèrent toujours comme les seuls nobles ayant survécu à la colonisation par une nouvelle noblesse de souche bas-saxonne, phénomène qui allait de pair avec l'installation du régime féodal,des territoires, jadis frisons, au sud de la Linde, pour une grande partie la rivière-frontière de la Frise actuelle. Bien que non sans un fond de vérité, une telle origine n'a jamais été vraiment reconnue. La famille était considérée alors comme non-noble. Finalement, en 1817, peu après la création du royaume des Pays-Bas, une branche de la famille, l'arrière-petit-fils de Augustinus Lycklama, fut titré avec toute sa descendance, sans être reconnu pour cela comme déjà noble.

La généalogie régulière ne commence qu'avec Lyckle Eables, originaire de Steenwyk en Overyssel. Il vivait au commencement du seizième siècle, et était grand protégé des Habsbourg, partisan de leur politique dans ces contrées. Toutefois il refusa l'accolade, disant "Deugd allinne makket wiere adel", depuis lors la dévise de la famille, ce qui doit bien être la traduction adaptée en frison de "Solum Virtus facit Nobilitatem".

Il semble que Augustinus Lycklama, l'arrière-petit-fils de l'arrière-petit-fils de Lyckle Eables, ait voulu transformer la chronique,due comme nous supposons à la plume de Hessel Vegelin, en un manuscrit d'apparence millénaire,qui devait servir à la gloire de sa propre famille.

Les relations de Augustinus Lycklama avec les Vegelin sont chose évidente. Augustinus figure sur une liste des habitués de la maison des Vegelin, qui existe encore parmi leurs papiers.[13] En plus il faisait partie du cousinage des Vegelin par son mariage avec Houckje van Glinstra, qui était la fille d'une nièce de Anna Maria van Vierssen, l'épouse de Hessel Vegelin, et par lui, d'une génération plus jeune, surtout la mère de ses enfants.

Il n'est point invraisemblable qu'il ait obtenu, d'une façon ou d'une autre, communication, voire même don, de la chronique de la part de la famille Vegelin, probablement par complaisance après le décès de Hessel Vegelin, mort à [15] Leyde en 1715 à la suite d'une opération de la gravelle.

Ceci n'est à nouveau qu'une hypothèse. Cependant elle permet d'éclairer la relation avec les Lycklama, qui est évidente à première vue dans le titre comme dans le texte de la préface de la fameuse chronique.

Très habilement, semble-t-il, le titre de la chronique a été modifié par la simple adjonction de deux caractères runiques: ainsi l'ancien VVRALDA BOK, le "livre primordial" a été transformé en VVRALINDA BOK, le "livre de la Translindanie", patrie des Lycklama.

Ensuite, dans la préface, la protohistoire frisonne est continuée à partir de 803 après J.C. par Liko, qui paraît bien être identique avec Lyckle, selon la tradition le premier ancêtre de tous les Lycklama. L'oeuvre entière est dédiée en 1256 après J.C. par un certain Hiddo à son fils Okke. Ce dernier nom n'est pas sans rappeler non plus Ocko Scharlensis, qui aurait vécu au dixième siècle, et serait, avec Solco Forteman du huitième siècle, l'auteur d'une autre chronique frisonne, éditée en 1597 par Andreas Cornelius.

Toutes ces évidences s'ajoutent au fait indéniable qu'une partie de la préface ne semble guère qu'une paraphrase de la devise de la famille Lycklama: "Tueght allinne macket wiere adel", "Solum Virtus facit Nobilitatem".

Vue l'ambiance de l'époque Augustinus Lycklama a pu trouver son inspiration dans le "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", remanié par Johannes Hilarides d'après le "Tractatus de Nobilitate", de Upko van Burmania, composé vers la fin du seizième siècle.

A la différence de la famille Lycklama, les Burmania, éteints au commencement du dix-neuvième siècle, étaient reconnus comme nobles; mais leur ascendance tout comme celle des Lycklama était considérée comme douteuse. Le bruit a toujours couru, qu'ils étaient d'origine étrangère À la Frise, et qu'ils avaient remanié leur nom à la frisonne. Ils auraient comme ancêtre un administrateur de biens écclésiastiques, nommé Burman, établi en Frise vers 1300. À l'époque de la Réforme Upko van Burmania était très mal vu; non seulement il adhérait ouvertement au Protestantisme, mais encore il collaborait effectivement avec les Gueux. Pour répliquer à toute médisance il fit composer le "Tractatus de Nobilitate", où sa propre famille figurait au milieu de la plus authentique noblesse frisonne. Il se donnait ainsi une ascendance, remontant dans la nuit des temps, illustrée par son gégroisme dans la lutte contre les Magyars au dixième siècle.[14] Cette même histoire, semi légendaire, on la retrouve, plus ou moins, dans l'VVra Linda Bok.

Plus tard,au commencement du dix-huitième siècle, Johannes Hilarides, recteur du collège humaniste de Dokkum, fit une version remaniée du "Tractatus de Nobilitate":[15] l'un des exemplaires, d'origine incertaine, est conservé parmi les papiers des familles Vegelin et van Eysinga aux Archives de l'État à Leeuwarde, où se trouve déjà l'original: [16] l'autre exemplaire, composé sur l'ordre de Schelto van Heemstra, époux de Luts van Burmania, fille de Upko van Burmania, ou de son fils du second lit Feijo van Heemstra, marié avec Titia Helena van Burmania, fille de Ulbo van Burmania, à été conservé plus de deux siècles au Fogelsangh-State à Veenklooster, jadis, une des demeures des van Heemstra;: de nos jours le manuscrit appartenait au Baron B. Ph. van Harinxma thoe Slooten, qui vient de décéder, et se trouve, toujours, au Harinxma-State, la demeure de la famille van Harinxma, à Beetsterzwaag.

Il va sans dire que Augustinus Lycklama devait être au courant de cette entreprise visant à ranimer le vieux "Tractatus de Nobilitate", qui va porter dorénavant le nom de "Burmania Boek", le "Livre des Burmania", surtout parce que ses liens de famille avec les Heemstra étaient forts: d'abord le frère de Feijo van Heemstra, Willem Hendrik, s'était marié avec Wya Catharina van Glinstra, une nièce de sa première épouse, Houckje van Glinstra; ensuite la mère des deux frères van Heemstra était une van Scheltinga, comme la sienne; et, en plus, après la mort de Houckje van Glinstra, Augustinus Lycklama s'était remarié avec Antje van Andringa, dont la mère était également une van Scheltinga.[16]

L'idée s'impose que Augustinus Lycklama aura voulu remanier dans un esprit analogue la curieuse chronique frisonne, dont il disposait semble-t-il depuis peu, et qui portera désormais le nom de "VVra Linda Bok".

Ayant reçu une instruction de premier ordre, il aurait pu, peut-être, opérer lui-même l'adaptation envisagée. Il avait étudié la philosophie à l'université de Franeker, où il dû suivre les cours du professeur H.H. Rôell, encore fameux de nos jours par son oeuvre Cartésienne "De Religione Rationali".Cependant l'usage était alors de s'adresser à un érudit spécialiste. Hilarides, le compilateur du "Livre des Burmania" était à ce moment ou trop agé, ou déjà mort. Si l'on prend en considération toutes les possibilités de cette époque une personne s'impose: Albertus Hublingh, alors historiographe officiel de la Frise, probablement un des derniers descendants des Hubbeldingh, une famille patricienne de la ville de Groningue.

Il demeurait au village de Oldeberkoop, proche de Makkinga, où Augustinus Lycklama avait passé sa jeunesse, et bien près de ce pays de "VVra Linda", la "Translindanie", de sorte qu'il pouvait accomplir avec plaisir l'oeuvre, qu'on lui suggérait destinée à la gloire de sa propre patrie. Hublingh avait obtenu sa fonction grâce à la protection de Onno Zwier van Haren, homme d'état de la République des Provinces Unies, qui avait sa résidence familiale à Wolvega, un village, également situé non loin de Oldeberkoop.

Les van Haren étaient une famille noble des environs d'Aix-la-Chapelle. La branche frisonne sortait de Daam van Haren, qui était venu en Frise par vocation militaire, [17] comme Philip Ernst Vegelin. Comme les Vegelin les van Haren ont été fasciné par les charmes du patriotisme frison. Onno Swier van Haren était, comme son frère Willem, plus le beau-père du célèbre comte de Mirabeau, grand amateur de l'histoire frisonne et auteur d'un long poème, écrit en Hollandais et traduit en français sous le titre: "Les Aventures de Friso".[17]

Si le premier remaniement de la chronique a été effectué réellement par Albertus Hublingh, Onno Zwier van Haren, son protecteur, en aura eu connaissance et: profit. En effet l'on peut interpréter l'insertion dans la préface, délibérement fabriquée par Hublingh, d'Adela, nouvelle Reine du Peuple frison, comme un hommage à Madame van Haren, Sarah Adel van Huls, fille d'une famille assez modeste.

Enfin, en l'année 1776, l'existence de l'VVra Linda Bok est attestée, indirectement, dans les archives de la ville d'Enkhuizen dans la Frise de l'Ouest. C'est ce que nous apprend la reconstitution, opérée depuis peu, de la série des derniers propriétaires de ce document, qui fut, pendant tout le dix-neuvième siècle en la possession d'une famille du nom de "Over de Linden".

Vers 1860 Cornelis Over de Linden, employé au chantier de la Marine militaire à den Helder déclarait que la chronique était déjà dans la famille depuis plusieurs générations.

Ce n'est qu'en 1938 que le curieux manuscrit fut offert à la Bibliothèque frisonne par C. Over de Linden, inspecteur de police en retraite.

Selon les recherches du généalogiste W.Tsj. Vleer[18] Johannes, libraire à Enkhuizen, fils de Jan, à son tour fils de Andries, et Janke van der Woud, fille de batelier, se marie en 1776 avec Willemina Ter Beest, et déclare à cette occasion porter le nom de Over de Linden, "En face des tilleuls".

On dirait que le dit Johannes a pris comme propre nom l'enseigne de sa librairie. Mais cela ressemble aussi, de façon frappante, au titre de la chronique: VVra Linda. Il est à noter que celui-ci peut être traduit comme: "au delà de la rivière la Linde", mais également par: "en face des tilleuls".

A cette même époque Johannes adopte aussi un blason[19] orné de trois arbres, qui se rapportent sans doute aux tilleuls, qu'on retrouve dans son nom. Il y ajoute une devise: Wak, "Veillez". Bien sûr, cette devise aurait pu être de son invention. Mais l'on s'aperçoit là aussi qu'il emprunte littéralement le mot "Wak", jusqu'à son orthographe dans le texte de la chronique.

En combinant ces faits avec la tradition familiale, déjà indiquée, on en tire la conclusion irréfutable, que, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, l'VVra Linda Bok appartenait déjà à Johannes Over de Linden, libraire à Enkhuizen, qui a dû l'obtenir par achat, après le décès, en 1744, de Augustinus Lycklama.

Cependant l'exemplaire dont nous disposons maintenant, ne [18] peut pas être exactement celui du libraire Johannes Over de Linden, puisque son papier a été prouvé dater du début du dix-neuvième siècle, et avoir été noirci artificiellement.[20]

Il n'est pas tellement difficile, à notre avis, d'entrevoir aujourd'hui l'homme, qui a fabriqué cette dernière copie:

L.P.C. van den Bergh, né à Düsseldorf en 1815, et,depuis 1865, Directeur Général des Archives de l'État à La Haye, lequel, du fond de son cerceuil, nous montre le bout de ses oreilles.

Probablement, un beau jour, il emprunta la chronique à sa propriétaire, Aafje Over de Linden, à Enkhuizen, mariée avec Hendrik Reuvers, pour la lui rendre ensuite dans un état restauré. Si on veut bien prendre en considération l'ambiance de Romantisme aggressif de son époque, l'on ne s'étonne plus de sa supercherie. Il a employé le même procédé, qu'utilisaient Viollet-le-Duc et son adepte néerlandais Cuypers en refaisant les cathédrales.

Quoiqu'il en soit, il devait déjà très bien connaître la chronique en finissant ses études à l'université d'Utrecht: en tous les cas,avant 1836, date de publication de son livre: "Nederlandsche Volksoverleveringen en Godenleer", "La Tradition Populaire et la Mythologie des Pays-Bas". Dans cet ouvrage il mentionne une déesse, nommée Fanna, selon lui la Diane des Frisons, et une autre déesse, nommée Waldacha. Probablement, après avoir lu, les noms de Finda et Wralda dans l'VVra Linda Bok, il les modifia légèrement pour pouvoir les placer dans un cadre, qu'il s'était inventé lui-même.En plus, dans ce livre comme dans un autre, qui a paru dix ans plus tard, intitulé: Kritisch Woordenboek der Nederlandsche Mythologie", "Dictionnaire Critique de la Mythologie des Pays-Bas", on retrouve de-ci de-là l'atmosphère de l'VVra Linda Bok; on pourrait dire qu'il cite la chronique sans la nommer. Dans ce dictionnaire il mentionne une soi-disante déesse, nommée Urth,qui ne peut être autre que la Jrtha de l'VVra Linda Bok; ici VVralda de la chronique est traduite en hollandais par "wereld", "monde", et adapté(e) artificiellement à un passage du codex Emsingo, rélatif à la cosmogonie, que l'auteur avait trouvé dans les "Altfriesische Rechtsquellen" de Karl von Richthofen, qui venait alors de paraître.

De tout ceci ressortent, à notre avis, deux faits Eévidents: d'une part, L.P.C. van den Bergh connaissait dès longtemps l'existence de la chronique; d'autre part, il est resté sans se prononcer en l'année décisive 1867,[21] et même encore plus tard.

On ne peut faire qu'une seule supposition,c'est qu'après avoir été promu, en 1865,à l'aide d'intrigues compliquées, de simple particulier à sa haute position administrative, dépassant tous les degrés de l'avancement, il n'eut plus alors ni le courage ni la franchise de se compromettre en avouant que c'était bien lui qui, jadis, avait travesti la fameuse chronique. L'affaire lui était devenue trop pénible [19] pour s'en occuper encore. Il résolut de s'en dégager, ce qui lui fut possible, parce que l'ancienne propriétaire de document, Aafje Over de Linden, remariée comme veuve Reuvers avec Koops Meijlhof, était morte. Or il n'avait jamais été en rapport avec le nouveau propriétaire, Cornelis Over de Linden, employé au chantier de la Marine Militaire à den Helder. Pour lui l'VVra Linda Bok était devenu une question, qu'il ne traîterait qu'en vertu de sa charge. Ainsi il évitait de mêler des démarches antérieures, qu'il considérait comme strictement privées, avec le traitement du point de vue officiel. En outre, il usa du procédé courant chez les bureaucrates, qui est de déléguer les responsabilités à son subordonné: en l'espèce: Eelco Verwijs, directeur du dépôt des Archives de l'État à Leeuwarde.

Il le laissa agir, sans s'en occuper davantage. Le résultat fut que, plus tard, l'on a supposé gratuitement, que non seulement Verwijs avait été mêlé au scandale, mais qu'il en était lui-même l'auteur.[22] Du point de vue des bureaucrates ceci ne fait aucun doute, puisqu'il était responsable de l'affaire, même malgré lui, et sans le savoir. Van den Bergh lui-même il n'en parlera qu'une seule fois, vers la fin de 1871, dans la revue "De Nederlandsche Spectator", en termes excessivement ambigus. Probablement c'est qu'il n'a pas su comment refuser à la demande de la rédaction. On pourrait conclure de ce qu'il dit qu'il reconnaît l'avoir rédigé lui-même. D'abord il fait, pour ainsi dire, ses excuses en comparant l'auteur à Emmanuel Dommenech et Michel Chasles, qui se sont, également, laissé mystifier. Ensuite, il continue avec des lignes tout à fait énigmatiques, qui ont un double sens: "je ne veux pas me laisser aller à des suppositions sur la personne de l'auteur de crainte qu'elles ne manquent de tout fondement et dépassent leur objectif,[23] Et, pour finir, il s'écrie: "Mundus vult decipi!". Comme membre de l'Académie Royale des Sciences à Amsterdam van den Bergh s'oppose, en 1874, à ce que le problème de la chronique soit traité dans cette assemblée illustre. Enfin, mis à la retraite, il écrit, en 1883, huit ans après la mort de Eelco Verwijs, une lettre au ""Friesch Genootschap", la Société des érudits frisons, dans laquelle il propose d'ouvrir un concours sur: "l'Antiquité de la Mythologie frisonne, dont l'histoire de Friso, la conquête de Rome par les Frisons, les rois, ducs et potestats frisons, la Liberté des Frisons garantie par Charlemagne, et ainsi de suite".

On pourrait considérer cette lettre comme un essai tardif de sa part d'amende honorable. Sentant finir ses Jours il a voulu soulager sa conscience. En reprenant ses responsabilités, il y en fit don, en quelque sorte, à la Collectivité frisonne. [20]

Les caractères runiques

Pour connaître les sources de l'VVra Linda Bok il est d'abord nécessaire de consulter la bibliothèque du comte Carlson, ce que, de nos jours, l'on ne peut faire qu'à l'aide du catalogue de vente[24] La recherche est difficile, du fait que les volumes ne sont pas classées selon le matière, mais selon leur format.

A fin de pouvoir écrire toute sa chronique en des caractères aussi singuliers que l'écriture runique, le comte Carlson et ses amis, disposaient, vers la fin du dix-septième siècle, de deux livres de référence possible. L'ouvrage le plus répandu était celui de Olaus Wormius, "Runia seu Danica Literatura Antiquissima", réimprimé à maintes reprises avec des éditions d'Amsterdam et de Copenhague. Ce livre a été mentionné et étudié à cette même époque par Johannes Hilarides, de Dokkum,[25] bien près de la cuisine alchimique du château de Ter Horne, où l'on préparait alors l'VVra Linda Bok. Cependant cet ouvrage manque dans la bibliothèque nobiliaire du château. Les auteurs de la chronique ne l'ont pas connu, de sorte qu'ils n'ont pas pu suivre le système runique, exposé par Wormius, qui était le plus connu à cette époque.

Dans la bibliothèque de Ter Horne se trouve un autre volume qui traite également des runes antiques. Il s'agit de l'édition d'Upsal de 1689 de "Atland eller Manheim" du professeur suédois Olf Rudbeck, avec double texte, latin et suédois.[26]

En effet, avec quelques légères modifications et additions, les caractères dans lesquels est écrit l'VVra Linda Bok tout entier, sont en grande partie les mêmes que le modèle des lettres runiques offert par Rudbeck. La consultation de ce gros traité nous montre, par correspondance avec le manuscrit de l'VVra Linda Book, que le choix de caractères runiques de Rudbeck se retrouve ici. Seulement les runes employées pour le f ou ph, g, h et s ont été modifiées; on ne saurait dire si ce changement a été effectué, déjà, par les auteurs, ou, plus tard, par les copistes.Ne trouvant pas le W ils ont introduit cette lettre latine. Pour des raisons pratiques ils ont fabriqué pour le th une seule rune.

Tout ceci nous paraît une preuve, presque formelle, du fait que notre fameuse Chronique frisonne doit avoir été composée par le comte Carlson et ses amis au château de Ter Horne, à Beetgum, près de Leeuwarde.

Sources et origine de la chronique

Dans l'VVra Linda Bok la protohistoire du peuple frison a été entamée de manière tout à fait normale, si l'on veut bien prendre en considération l'ambiance humaniste du dix-septième siècle, en vigueur parmi l'aristocratie frisonne de cette époque. Ainsi on retrouve dans cette chronique le mythe des Frisons venus des Indes pour peupler ces pays du [21] Nord. Pour pouvoir amplifier ce thème, les auteurs ont largement fait usage des livres sur les Indes, qu'ils trouvèrent dans la bibliothèque du château de Ter Horne. Il faut bien se rendre compte, qu'à l'époque humaniste, des savants plus modernes, comme Anquetil du Perron ou August Wilhelm von Schlegel, étaient encore loin d'exister. De sorte que on ne peut trouver dans notre chronique aucune allusion à l'Avesta, ni à la descendance Aryenne des Européens, ni à la parenté des langues Indo-Européennes, toutes questions qui intéresseraient plus tard, au dix-neuvième siècle, les esprits de l'Europe érudite.

Un phénomène caractéristique du dix-septième siècle, ce sont encore les admirables étymologies "littéraires", dont le texte de la chronique est parsemé.[27] Ils ont, souvent, un multiple sens; il faut, d'abord, le déchiffrer pour pouvoir le déguster ensuite. Comme exemple nous choisissons les mots Krekaland et Krekalanders pour la Grèce et les Grecs. Il paraît que cette manière de dire a été en vogue chez les patriotes érudits de la Frise du dix-septiême siècle.

Ce fait est, de nouveau, une indication très forte, que le texte original de l'VVra Linda Bok a été écrit à cette même époque.

Johannes Hilarides se sert dans un poëme de 1687, dédié au poëête frison Gysbert Japicx du mot: Kreeken.[28] Quelques années plus tard, Hearre Japicx Sibranda emploie dans un poëme-dédicace à la thèse universitaire de Tobias Gutberleth, plus tard directeur de la Bibliothèque Unixersitaire de Franeker, le mot: Kreekláàrs.[29] A notre avis, on ne devrait jamais se contenter de traduire, bien simplement, les mots de Krekaland et Krekalanders par la Grèce et les Grecs. Il ne faut, surtout, pas oublier, que "kreek" signifie en frison: la laisse de basse-mer, subsistant, le long des côtes, après les tempêtes. De ce point de vue Krekaland signifie: le pays que nous a donné la tempête;ou bien: le pays, qui est le résultat du Déluge. D'autre part, le hollandais "kreek" se traduit, en français, par "baie" ou "crique". Maintenant, le lecteur de la chronique peut interpréter ce mot Krekaland, à la fois par: le "pays de baies", ou bien par: "le pays aux côtes sinueuses'" c'est-à-dire: la Grèce. En plus,en lisant, dans la chronique, les histoires du roi Minos on s'aperçoit que les auteurs ont mélangé en Krekaland les mots latins de Graecia et Creta, ou les mots français de la Grèce et la Crête.

Bien que le contenu de l'VVra Linda Bok se retrouve, plus ou moins dispersé, dans les chroniques et autres anciens textes frisons, il y a,à cette règle, une seule exception: le roi Minos de Crète est représenté dans la chronique comme un roi frison. Encore ici les auteurs ont-ils emprunté cette idée à Rudbeck, qui considère Minos comme un roi "hyperboréen". Pour le reste on ne trouve dans l'VVra Linda Bok rien tellement nouveau. Il ne s'agit que d'une différence d'accent.

[22] Afin d'épurer la très ancienne histoire nationale de ses éléments adventices les auteurs, pénétrés de l'esprit de la Renaissance, ont supprimé l'historiographie à motifs bibliques ou bas-antiques, instaurés, jadis, par les moines chrétiens du moyen-âge, pour la remplacer par des équivalents, souvent équivoques, empruntés à la mode humaniste.

Pour commencer le Déluge est remplacé par le Crépuscule de l'Atlantide. Sur ce point le livre de Rudbeck a été copié à la lettre, comme un modèle.

Rudbeck nous dit, en effet, que l'Atlantide ne peut être identifiée qu'avec la Suède. C'est ce que précisent les lignes suivantes: "Atlantica, insula Hyperboreorum, ex hisce omnibus signis simultis non esse America, non Brittanica, non Hibernia, non Islandia, non Italia, non Cuba, non California, non Sumatra, non Madagascar, non Borneo, non Africa, non Canariae, sed solum Svedia sic dicta".

Cependant mainte chronique suédoise indique que, dès son origine, la Suède a été peuplée par les Frisons qui, plus tard, auraient été combattus par les Suèves et par les Goths.

Selon Rudbeck, l'Atlantide est aussi l'"Insula Hyperboreorum" et la "Patria Deorum": la première est, en principe, une réalité géographique; la seconde une abstraction religieuse, presqu'une notion théologique.

Transposant l'Atlantide d'unité géographique en idée, en partant du point de vue que la Suède et l'Atlantide ne font qu'un, et que les habitants originels de ce pays ont été les Frisons, on doit donc conclure, en pleine concordance avec l'opinion de Rudbeck, que l'Atlantide est bien la Frise.

L'influence du livre de Rudbeck se fait également sentir dans ces parties de l'VVra Linda Bok, où se retrouvent des éléments de l'Edda. Sans doute, leur provenance pourrait être les études sur l'Edda publiées dès 1624 par Arngrim Johnson et, en 1665, par Resenius. Cependant, en parcourant le catalogue de la bibliothèque du comte Carlson ces oeuvres restent introuvables, de sorte que l'on est obligé d'en conclure que ces notions n'ont pu être introduites que par intermédiaire de l'oeuvre de Rudbeck.

Les auteurs de l'VVra Linda Bok ont eu recours, également, aux chroniques scandinaves,entre autres à la célèbre Histoire des Rois du Danemark de Saxo Grammaticus. Ainsi Wodan, signalé dans d'autres chroniques frisonnes seulement comme un Dieu Païen, est représenté ici à l'égal d'un ancêtre de la lignée.

Cependant, en écartant les thèmes chrétiens, considérés comme étrangers, les auteurs ne se sont pas contentés d'avoir recours à des sources scandinaves.

En mêlant les textes en vieux frison avec l'Utopia de Thomas Moore, les paroles de Confucius, la sagesse et les religions des Indes, les oeuvres de Dictys de Crète, de [23]

Darès le Phrygien, de Jamblique, de Hermès Trismégiste, de Nostradamus, du mage Christian Rosencreautz, et d'autres aussi, comme des chroniques saxonnes, helvétiques, Hongroises et des chroniques des peuples celtiques, les auteurs sont parvenus à un amalgame sublime.

Il est très remarquable, en outre, que l'on retrouve partout dans l'VVra Linda Bok des traces de l'Islam, à tel point que l'on serait tenté de le prendre pour un nouveau Coran, rédigé en frison, avec une tendance marquée vers les doctrines Shiites. Certains éléments du Christianisme sont présentés aussi à la manière islamique, dans une sorte de travesti. Mais l'VVra Linda Bok surpasse à ce point, l'intégration du Christianisme dans l'Islam, le Coran originel. Le Christ représenté là comme un être humain,apparaît ici en deux natures, symbolisant chaqu'un de ses deux noms. L'un, Je-us, est identifié avec le jeune Bouddha: l'autre, Kristen, avec Krishna qui, à son tour, ne paraît être autre que Bouddha lui-même. Au lecteur, le choix d'y distinguer ses deux natures: est-il Homme ou Dieu? Eros ou Agapè? Ou, peut-être, tous deux ensemble, par principe, et en même temps? En plus, on peut encore signaler ici le fait que la vie et la mort de Jésus aux Indes est un élément typique de l'Islam indien, et sa tombe à Srinagar, au Cachemire, un lieu de pélérinage.

On ne pourrait s'étonner trop, que l'attention du comte Carlson et de ses amis ait été attirée vers l'Islam. L'origine de leur curiosité est évidente. Ils étaient vivement intéressés par la Hongrie,au dix-septième siècle, pour une grande partie, sous la domination des Ottomans. Les Magyars occupent dans l'VVra Linda Bok, une place très importante, bien que peu synpathique. Même l'on est amené à supposer que l'histoire de Bouddha, le Christ frison des Indes, tué par ses amis, fut copiée de celle de Bouda, le frère d'Attila, roi des Huns, qui, selon les légendes, aurait été tué, également, par ses amis. On se demande si les auteurs de la chronique n'ont pas voulu identifier ces deux personnages. Justement à cette même époque, à Constantinople, la Sublime Porte s'est efforcée d'incorporer dans l'Islam, tout simplement, l'Unitarisme de la noblesse hongroise de la Transylvanie. Il est à noter, qu'à cette même époque, le milieu du dix-septième siècle, Stephan Katona, l'évêque de la Transylvanie, qui avait eu, dans sa jeunesse, une éducation musulmane, avait été installé comme chef de toutes les religions du pays: l'Unitarisme, le Calvinisme, le Luthéranisme et l'Orthodoxie orientale. Les relations des Unitariens avec la Frise étaient multiples. Parmi les livres sur l'histoire hongroise on trouve, dans la bibliothèque du comte Carlson, un ouvrage de Otrokocsi sur les antiquités et la langue hongroise, édité à Franeker en 1693. Les étudiants unitariens de la Transylvanie visitaient de préférence l'université de Franeker, qui avait la réputation d'être très libérale: déjà le premier étudiant hongrois, qui se fit inscrire en 1597, sous le rectorat du professeur Johannes [24] Drusius, grand connaisseur des langues orientales, venait de la Transylvanie, et était, probablement unitarien et adepte de Socin.[30] D'autre part, le syncrétisme religieux de tendance islamique en vogue, paraît-il, parmi la noblesse frisonne, qui doit, d'ailleurs, avoir ses racines déjà à l'époque des Croisades, apparait vers cette même époque dans les démarches du gentilhomme frison Jan Willen Ripperda. Elevé, à la fin du dix-septième siècle, par les Jésuites à Cologne, il devint, dit-on, protestant sur leur ordre. Plus tard, passé à l'Islam et entré au service de Moulay Abdoullah, souverain du Maroc, il fut considéré comme responsable de la défaite des Marocains par les troupes du marquis de Valladarias. Tombé en disgrâce, il a consacré le reste de ses jours, en sa luxueuse retraite de Tétouan, à des projets,d'incorporations au sein de l'Islam du Judaïsme et d'autres courants religieux.

De tout cet amalgame de notions mythologiques et théologiques très diverses, même étrangères à l'Europe et à la tradition classique, ressort une impression de syncretisme, fort curieuse, éparse parmi tout le texte de l'VVra Linda Bok, voué à la gloire des Frisons et à leur descendance présumée, des Atlantes.

Il faut y voir le reflet de l'ambiance intellectuelle, où vécut, avec ses amis, le comte Carlson lui-même, se grand seigneur suédois, égaré en Frise.

Le climat frison de la fin du dix-septième siècle lui a offert un milieu latitudinaire en matière religieuse, favorable aux libres créations.

Cependant, celles-ci ne s'appliquent pas seulement aux domaines des fables; mais des allusions politiques et sociales percent, partout, dans tout le texte de la chronique, sous le voile de la vieille mythologie frisonne.

Sans doute faut-il y voir, déjà, un prodrome des tendances, qui vont se concrétiser, peu après, dans la formation de la "franc-maçonnerie philosophique".

D'autre part on y peut constater une survivance de ces fameuses doctrines ésotériques des Roses-Croix, si répandues dans les pays Germaniques, par lesquelles fut tenté déjà, un demi-siècle plustôt, le philosophe René Descartes, qui fut acceuilli au Sjaerdema State, bien près de la demeure, où devait vivre, plus tard, le comte Carlson, le château de Edwart van Cammingha, épouse de Ruerd Juckema, où, selon le philosophe, on pouvait dire la messe sans crainte d'être dérangé, et eù il a préparé ses "Meditationes de prima Philosophia.[31]

Le comte Carlson avait passé une grande partie de sa jeunesse à Strasbourg, où il a facilement pu se rencontrer avec des Rose-Croix. En effet, en cherchant dans sa bibliothèque, on trouve plusieurs ouvrages Rosi-cruciens, comme, par exemple, la "Chymische Hochzeit Christi", un incunable de 1459, en un livre, intitulé "Rosencreutz Anhoff", paru à Strasbourg en 1616.

“Telle est notre Origine”

(Traduction de premier chapitre de la chronique)[32]

[lire ici]

Commentaire

[39] Après un avant-propos, daté 1256 post Christi natum, qui paraît être fabriqué au dix-huitiëme siècle, et quelques chapitres préliminaires, l'VVra Linda Bok s'ouvre par un poëme sur la naissance du monde, intitulé "That is vsa forma skêdnissa", "Telle est notre origine".

Le commencement de toute vie est ici non le Chaos de la mythologie classique, mais un Dieu, hermaphrodite, si on veut "le" Dieu, nommé Wralda.

Il me semble plausible, que pour les auteurs, tous imbus d'humanisme classique, Chaos et Dieu ont été des synonymes. En identifiant les notions de Dieu et de Chaos en est obligé de dissoudre le deuxième terme. En raisonnant ainsi on se trouve ramené à son point de départ, puisque la création et l'anéantissement du chaos sont des notions analogues.

Pour arriver au nom de Wralda les auteurs ont dû suivre le procédé suivant: Wrald signifie "monde, en anglais "world". On y a ajouté le a du génitif frison. Litérallement traduit Wralda veut dire: "du Monde" ou "faisant partie du Monde", ou "esprit mondial".

Pour accentuer le double sens les auteurs n'ont pas écrit Wralda, mais Wr'alda. Le W peut être lu également pour la rune du double U,[33] En lisant de cette façon on trouve le mot VVralda, en allemand "des uralten", à traduire par "de ce que est excessivement ancien", ou si l'on veut traduire plus poétiquement "l'essence des ages lointains".

Comme partout dans cette chronique on rencontre une multiple et interminable exégèse.

Dans l'énoncé du mot wralda, en prenant deux fois la première lettre de l'alphabet "a" et une fois la douzième "l", on trouve en cryptogramme au sein de Wralda le mot "ala", c'est-à-dire Allah. Ceci donnerait peut-être l'impression d'une trop grande subtilité. Or, chose curieuse, dans ce même texte, nous sommes mis en présence de la notion d'Allah par une autre voie: en frison les mots "de wrâld" et "it al", qui signifient "le tout", sont, plus ou moins, des synonymes. Si l'on ajoute au dernier mot, comme on l'a fait pour le premier, le a du génitif, on revient au même: à nouveau ala, c'est-à-dire Allah.

Dans ces mêmes premières lignes de la chronique Allah continue à apparaître par intermédiaire de ses épithètes. On y trouve, en effet, les mots allêna, god et êvg, dans lesquelles on peut reconnaître une accumulation d'un grand nombre de qualités de la divinité, empruntées au Coran. En traduisant en français le mot god il y a le choix entre les deux sens différents de bon et de dieu. Il me semble que ces trois adjectifs frisons sont une combinaison de diverses épithètes coraniques. Ainsi j'ai choisi comme traduction le mot "auguste".

Ensuite Wralda a engendré Temps. [40] A l'aide de la suppression de l'article les auteurs ont voulu obliger le lecteur d'y voir une personification. Si l'on voulait cependant, par égard au moderne, ajouter l'article, on devrait plutôt mettre le féminin, puisque le temps est indiqué comme une déesse. Elle doit bien être la transformation féminine du dieu romain Tempus, qui, à son tour, est la latinisation du dieu grec Kairos, le dieu du Temps, qui est l'instant propice, c'est-à-dire le moment de la Création.

On pourrait en conclure que les auteurs de la chronique ont voulu obliger le lecteur à identifier Tempus avec Vénus, la déesse de l'amour, et également avec Jésus, son incarnation frisonne aux Indes, qui est identique avec le Christ et avec Bouddha; bien que non mentionné explicitement, on doit encore y ajouter, semble-t-il, Mahomet, dans sa qualité de prophète de la divinité, dans cette chronique, identifiée avec l'amour.

Déjà ici se montre l'érotisme excessif, qui de même que la possibilité d'une multiple exégèse, caractérise cette chronique humaniste.

En plus, la personification, voire même la divinisation du Temps, est fort compréhensible, si l'on tient compte du grand nombre d'ouvrages sur la chronologie, trouvés dans la bibliothèque du comte Carlson.

Maintenant Temps créa tout, dont Terre. Il est à noter, comme dans le paragraphe précédent, que les auteurs ont également omis ici l'article pour insister sur la personification de la Terre.

Cette déesse ne peut être autre qu'une combinaison de Nerthus, ou Hertha, mentionnée par Tacite, et de Terra, ou Tellus, dépeinte par Ovide dans ses Fastes. Son culte était en rapport étroit avec les Vestales; et, de fait, celles-ci ne tardent pas à faire leur apparition dans la chronique sous la forme de trois vierges: Lyda, Finna et Frya. On doit reconnaître en elles également les mères des trois peuples Amazones: les Amazones asiatiques, qui ont engendré le peuple des Troyens, qui étaient, selon notre chronique, des Frisons, les Amazones Scythiques, d'où sont sortis les Tartares, et les Amazones Ethiopiques, dont la mère a été tuée par Hercule.

Terre, la déesse-mère, est elle-même le monde tout en le créant. Il s'agit d'un panthéisme, qu'on pourrait dire, à la fois, matérialiste et féminin, voire même "féministe".

Toute la chronique est marquée d'une ambiance féminine très prononcée, à tel point que non seulement la fécondité et la création sont considérées comme typiquement féminines, mais encore la création artistique: politique, littérature, architecture, les bonnes oeuvres, comme les mauvaises.

En décrivant la création du monde par Terre, qui couvre sa surface de végétation et la peuple d'animaux, les auteurs ont mélangé les récits de la Bible et la théogonie d'Hésiode. Contrairement à la Bible ce n'est pas un Dieu, qui crée le monde, mais une Déesse. Le premier être humain [41] n'est point un homme seul, mais un groupe de trois femmes: Lyda, Finna et Frya.

A première vue on croirait reconnaître dans Lyda et Finna deux figures de la mythologie celtique, nommées Lia et Finn: ou bien, quant à Lyda, en ajoutant un i à ce nom,d'y lire Lydia, l'un des noms d'Isis. Cependant en parcourant à fond la bibliothèque du comte Carlson, on ne parvient pas à retrouver trace de ces filles. Frya ne peut être autre que la Vénus de la mythologie germanique, orthographiée aussi Freya. Or, Vénus est, à son tour, la déessemère des Troyens, c'est-à-dire, selon les chroniques, des Frisons eux-mêmes.

Puisque pour nos auteurs les seules sources de la mythologie germanique ne pouvaient être que les vieilles chroniques, les auteurs anciens et le livre de Rudbeck,"Atland eller Manheim",[34] il s'impose évidemment de chercher la provenance de Frya chez ce dernier auteur. En effet, on n'y retrouve non seulement Frya, mais aussi la forme Finn, qui évoquerait volontiers notre Finda, identifiée, dans ce livre, à Sol Illustris: dans l'VVra Linda Bok la même notion de chaleur apparaît dans la phrase: "Finda naquit de brûlante matière". Les auteurs de l'VVra Linda Bok n'ont sans doute pas connu l'existence d'un monarque frison de ce nom, cité dans la Geste vieille-anglaise de Beowulf, roi des Jutes, traduite en latin et éditée dès 1787 par l'Islandais Grim Johnson Thorkelin. Frya est décrite par Rudbeck comme la personnification de la terre féconde ce qui ressemble à sa position dans notre chronique. Quant à Lyda, la première des trois vierges, il n'y a pas ombre d'elle dans ce livre de Rudbeck.

Tenant compte de la place prépodérante que tiennent dans l'VVra Linda Bok, comme dans les autres chroniques frisonnes, les histoires des Troyens, et en relisant sa malheureuse vie, on est bien obligé d'y voir une évocation de Ida, la déesse des Troyens, ainsi qu'une transposition féminine de Tantale, roi de Lydie.

Dès l'entrée en scène des vierges le texte de ce chapitre de l'VVra Linda Bok prend l'aspect d'un hymne Marial: tous les éléments y sont présents. D'abord la Conception Immaculée, indiquée par la phrase, où "le souffle de Wralda entra en elles". Vers la fin de la chronique les auteurs reviennent sur ce sujet en y insistant. Avec la naissance de trois fois douze fils et douze filles il s'agit encore d'autant de mises au monde virginales. Lyda et Finda doivent mourir tristement après une vie mouvementée. Mais l'Ascension est réservée à la seule Frya, l'élue et la mére de tout ce qui est frison. Ascension et Déluge coïncident dans notre chronique. Ainsi l'histoire de Noë et celle de la Sainte Vierge sont confondues ici dans une seule et même personne et dans un seul et même événement.

Les auteurs de la chronique ont choisi comme lieu de l'Ascension l'île frisonne de Flyland. On ne peut que s'étonner de leur art et de leur goût. On retrouve vaguement dans l'VVra Linda Bok le thème usuel des autres [42] chroniques frisonnes, dans lesquelles, cependant, l'île de Flyland n'est jamais nommée, mais bien l'embouchure qui la borde, nommée Fly, en hollandais Vlie, indiquée comme la voie d'entrée dans la nouvelle patrie du roi Friso, l'ancêtre mythique des Frisons. D'autre part, le nom de l'île attire notre attention: tandis que les autres Îles frisonnes, du Danemark aux Pays-Bas, ont toutes leur propre nom, seule l'Île de Flyland tient le sien de l'embouchure qui la longe, probablement parce que cette île est une formation très récente, qui ne date que du moyen-âge. Une légende dit que l'île a porté, jadis, un nom particulier, mais qu'elle l'a perdu, comme en fait foi un chant bas-Saxon, caractérisant les Îles, depuis Wangeroog jusqu'à Texel: "Vlyland heft sien Nam verlorn", "Flyland a perdu son nom".[35]

En perdant son nom, on perd son identité. Ainsi cette île devient un endroit irréel, une île fantôme. Il est indiqué d'y placer l'Ascension.

D'autres raisons, qui ont milité pour le choix de cette Île, peuvent être trouvé dans les fameuses "étymologies humanistes", dont la Chronique est parsemée: les auteurs ne demandent au lecteur que de les dévoiler. Il faut se rendre compte, qu'en vieux frison existe le verbe "flia", dont le sens est fuir ou échapper. On rencontre aussi le mot ""fliaga" pour envoler. En bas-saxon "fliehen" veut dire plaire, ou, comme verbe pronominal, s'arranger ou s'accomoder.

On peut donc, étymologiquement, interpréter Flyland, comme "l'île de la Fuite", ou "l'île de l'Ascension", ou, encore, "l'île des Accomodements".

On ne saurait méconnaître que les auteurs de cette Chronique mentionnent explicitement la Conception Immaculée tout comme l'Ascension. La conclusion est donc, qu'ils ont pris la Sainte Vierge chrétienne comme exemple.

Particulièrement en Frise l'adoration de Marie a été, pendant tout le moyen-âge, d'une importance primordiale. Il est à noter que tous les couvents frisons, sans aucune exception, étaient consacrés à la Vierge. Les auteurs de la chronique, avec un sens historique aigu, ont compris qu'elle était, vraisemblement, le successeur auprès des fidèles d'une déesse indigène, qu'ils supposaient Frya. Pour décrire Frya ils étaient en droit de prendre la Sainte Vierge comme modèle,d'autant plus que S. Marie est, d'ailleurs, la médiatrice, par excellence et par vocation théologique, avec la Divinité.

Ainsi on est amené à présumer que les auteurs ont fait usage d'un hymne Marial, qu'ils auraient traduit du latin en frison, et que l'ambiance extrèmement poétique de ce premier chapitre de la chronique proviendrait, en partie, d'un tel hymne. La transcription littéraire doit avoir été facilitée du fait qu'il existe une parenté certaine de rythme entre la poésie latine du haut moyen-âge et les textes en vieux frison.[36] D'autre part, il y a dans cette partie de la chronique des passages qui rappellent vaguement [43] Horace; ou, plus spécialement, le "Pervigilium Veneris", dont l'auteur n'est pas connu.

Frya dans cette chronique, est nettement décrite comme la principale des trois vierges. Elle est, en effet, la mère du peuple frison, et a été sujette à une ascension céleste. Restent ses deux compagnes, Lyda et Finda, qui sont mortes de façon naturelle. Puisque Frya est démontrée comme identique à la Vierge Marie, l'on peut aisément en conclure les deux autres femmes doivent être identifiées avec les deux Marie, qui assistèrent la Vierge dans la mise en tombeau de son Fils[37]. Elles forment à elles trois, en quelque sorte, les "Saintes Marie de la Mer", cette fois non pas du Golfe du Lion dans la Méditerranée, mais bien de la Mer du Nord.

Nous disposons d'un très sûr indice, que celles-ci ont été vénérée en Frise: Nicolaus Westendorp, fils d'une famille notable du pays de Groningue, qui vivait entre 1773 et 1836, théologien et archéologue, nous fait savoir,[38] qu'il possédait un exemplaire de la fameuse chronique de Cornelis Kempius, "De origine, situ, qualitate et quantitate Frisiae, et rebus a Frisiis olim praeClare gestis", parue à Cologne en 1588; l'auteur de la chronique lui-même avait noté en marge, qu'il avait vu parmi les collections du Collège de la Sainte Vierge à Leeuwarde "trois statues païennes". Il est probable que dans son imagination d'érudit et d'humaniste Kempius ait transposé trois sculptures Mariales en autant d'effigies païennes.

On peut constater dans ce chapitre, comme d'ailleurs dans tout l'VVra Linda Bok, que les auteurs ont utilisé largement la doctrine chrétienne en la détournant de son sens officiel. Ici, à l'égard des trois Marie, l'Ascension de Frya, vierge principale, et la mort des deux autres, Lyda et Finda, sont conformes aux traditions chrétiennes. Contraire à toute idée chrétienne est bien l'exubérante lascivité de Frya, la Sainte Vierge des Frisons, avec sa nombreuse progéniture, de deux fois douze enfants.

On constate un érotisme excessif, qui culmine à la fin de la chronique, dans l'identification du Christ lui aussi un Frison, avec Krishna, divinité de l'amour chez les Hindous.

Au dix-neuviême siêcle, époque de l'art pour l'art, voire "de l'amour pour l'amour", on n'a pu ni voulu comprendre, qu'il ne peut pas s'agir d'un vague sentiment d'amour,mais bien d'un érotisme austère, à son tour expression d'un sévère mysticisme, qui est basé sur des raisonnements rigides. Au lieu d'érotisme on pourrait parler plutôt de "procréationisme", notion qui se retrouve d'ailleurs, fondée sur d'autres principes, dans les conceptions officielles de l'Église Catholique tout comme dans le Calvinisme.

C'est seulement en mettant en valeur ces rapports avec l'idée de procréation que le texte de l'VVra Linda Bok devient vraiment compréhensible.ll est à noter qu'en effet le comte Carlson portait un grand intérêt aux sectes [44] mystiques de son époque. Il était en relation avec les Labadistes,[39] et dans sa bibliothèque il disposait d'une nombreuse documentation sur le Socinianisme, le Quiétisme, le Jansénisme, tout comme sur les hérétiques du moyen-âge.

Il est évident que ces tendances érotico-mystiques, à but de procréation, ont comme objet principal la Vierge Frya, identifiée avec Sainte Marie.

En tant que Marie, cette personne n'a eu qu'un seul fils, mort sans postérité, qui est le Christ; en tant que Frya, elle a eu douze fils et douze filles.

Puisque, selon la chronique, tous les Frisons sont issus de cette Mère sacrée, qui a été sujette à la Conception Immaculée et qui est immortelle par son Ascension, on doit en conclure, du fait que la procréation de Frya et celle de Sainte Marie sont des phénomènes identiques, qu'en principe tout Frison est un Christ, et immortel comme lui, Par sa procréation sacrée l'existence de la nation frisonne continuera jusqu'à la fin du monde: c'est ce qu'expriment les deux derniers vers de ce chapitre de l'VVra Linda Bok, disant: "C'est pourquoi son existence est assurée aussi longtemps que Terre sera Terre", partant du point de vue qu'on doit considérer le coeur symbolique de la nation comme l'essence de la nation elle-même.

Ces raisonnements aboutissent à un certain racisme. On insiste partout dans la Chronique sur les dangers de l'abâtardisement en faisant valoir ses résultats néfastes.

On peut se demander si ces sentiments patriotiques, de tendance exclusive, ne sont pas contradictoires avec le fait que ce sont précisement deux gentilhommes d'ascendance étrangère, le Suédois Carlson et le Suisse Vegelin, qui auraient pris la plus grande part à la rédaction de cette chronique. Il est à noter, que le premier pouvait se considérer comme un vrai Frison, même en tant que Suisse, parce que, selon la tradition, les Suisses sont les descendants d'une colonisation frisonne. Le second, même en tant que Suédois:-il était issu de la très vieille et illustre famille des Wasa, et serait par la même d'origine frisonne, puisque les premiers habitants du Pays auraient été les Frisons.[40]

L'ascension de Sainte Frya, mère de tous les Frisons, coincide avec le Déluge, d'autre part, identifié avec le Crépuscule de l'Atlantide. Seul, l'île voisine de Flyland,[41] celle de Texel, émerge encore. Tout ce qui nous reste du "Vieux Pays", "Aldland", identifié avec l'Atlantide antique, sont les paroles sacrées de la divine Frya, inscrites sur les parois du château-fort.

À première vue il peut sembler assez vain pour les auteurs de la chronique de vouloir localiser le reste de l'Atlantide classique avec une île frisonne. Du point de vue géologique ces lieux sont, sauf Helgoland, des formations toutes récentes, restes d'un cordon littoral, toujours en mouvement. De l'île de Flyland du dix-septième siècle, fin de cette époque humaniste qui nous a valu l'VVra Linda Bok, il ne reste aujourd'hui qu'un seul kilomêtre [45] carré; la plus grande partie en est noyée et l'île

s'est reconstituée depuis lors plus loin.

Les auteurs de l'VVra Linda Bok ont dû en avoir connaissance, tout comme nous. Le comte Carlson en fit une expérience personnelle, puisque son épouse vécut sur l'île de Ameland, où il l'a rejoint pour l'épouser. Nos humanistes ont sûrement assisté à ces phénomènes de la nature: ils ont été impressioné de voir qu'un seul ouragan pouvait Changer l'aspect des terres. Cela leur a donné l'inspiration pour dépeindre, si merveilleusement, leur déluge: le Crépuscule de l'Atlantide.

Pour l'île de Texel, on arrive aisément à comprendre leur choix. Ils doivent avoir eu les raisons suivantes:

Premièrement, ils ont confondu volontairement le nom de l'Île frisonne avec la racine tex, du latin "textum", d'où vient le mot français et allemand: "Text(e)".

Deuxièmement, ils se sont inspirés des renseignements du livre "Notitia Germaniae Inferioris" de l'auteur Menno Alting, pasteur Réformé à Emden dans la Frise de l'Est, qui désigne l'île de Texel come le reste d'un ancien pays frison, envahi par les eaux.[42]

Troisièmement, ils ont adapté, mêlé et utilisé les indications diverses de Platon et de Rudbeck. Ce dernier considère l'Atlantide comme une réalité de l'ancienne géographie; à l'aide de nombreuses cartes il soutient la thèse, que l'Atlantide fut une contrée hyperboréenne, située sur l'emplacement de la Suède actuelle.[43]

Les auteurs de la chronique utilisèrent ses informations. Ayant admis que les premiers habitants de la Suède, avant l'arrivé des Goths et des Suèves, étaient les Frisons, ils tirèrent la conclusion que Frisons et Atlantes étaient, donc, identiques. Ils se reférèrent ensuite à Platon, qui mentionnait l'Atlantide seulement comme une contrée fabuleuse, un pays pour ainsi dire mythologique. Ils le considèrent, à leur tour, à la façon d'une idée platonicienne, une réalité absolue, dont on ne peut s'approcher qu'en utilisant son image, simple reflet de la réalité absolue. Imbus de spéculations neoplatoniciennes, et bouleversant la doctrine du maître, ils croyaient qu'en connaissant l'idée, qui est l'Atlantide, ils pouvaient se construire une image pour la comprendre. Ainsi fut composé le texte sacré de Texel.

L'Île de Texel est la Mecque, la forteresse la Kaàba, et le texte gravé sur les murs, le Coran. Ou, si l'on veut transposer cette idée en termes chrétiens: Texel est la ville symbolique de Jérusalem, la forteresse la Pierre Philosophale, et le texte l'Ecriture Sainte. Ou encore, dans un sens, Texel est le Mont-Salvage, la forteresse le Graal, et son texte l'Essence Divine.

On ne peut comprendre cette célèbre chronique qu'en interprétant ces anciens mythes, qui forment toujours la substance de notre vie intellectuelle.

l'VVra Linda Bok est La Belle Frisonne au Bois-Dormant. Elle n'attend que le Réveil. Le moment ne tardera pas. Pourvu que tous les esprits illuminés de la Frise se mettent à l'oeuvre.

Index des Noms

[encore à ajouter]

Rudbeck - Atlantica

[quelques pages (532-536) de Olaus Rudbeck, Atlantica I (édition 1937) — peut-être encore à ajouter]

Notes

  1. J'ai fait naguère, sur la parenté originelle de ces écrits, une petite étude, intitulée Om it Oera Linda Boek hinne, publiée dans un receuil d'études historiques, paru en 1954 sous le titre Nei in oare wrâld. La présente publication sur l'VVra Linda Chronique en est une suite, et, peut-être, pour moi, un arrété de compte.
  2. J'ai pu constater, par expérience, que nombreux sont ceux qui, comme moi, sont fascinés et enchantés par ce monde de merveilles qui nous est présenté dans cette littérature. J'ai eu la chance de faire la connaissance de Mr. Roger Hervé, conservateur à la Bibliothèque Nationale de Paris, et spécialiste en carthographie et en "chroniques douteuses". Pendant de longues années j'ai collaboré avec lui; jamais il n'a cessé de renouveler mon enthousiasme et de m'aider à accomplir la tâche que je m'étais proposée. Je lui en sais gré, comme à bien d'autres encore, dont surtout Mr. Werner Müller, conservateur à la Bibliothèque de l'Université de Tübingen, qui, pour me faciliter le travail, à été si aimable de me céder sa bibliothèque spéciale sur ce sujet.
  3. Cf. Herman Wirth, Die Ura Linda Chronik (1933), page 288.
  4. Cf. le compte rendu, dans le "Leeuwarder Courant" du 8-1-1959, d'une conférence du Professeur W. Hellinga, de l'université d'Amsterdam, faite à Leeuwarde le 7 janvier 1959.
  5. Cf. S.H.M. Galama, Het wijsgerig onderwijs aan de hogeschool te Franeker, 1585-1811, 1954.
  6. Archives de l'État, dépot de Leeuwarde.
  7. Bibliotheca Carlsoniana, Regum et Principum oculis digna etc. etc. ad diem 19 octobris & seqq. 1711 distrehanda, Hagae-Comites per Petrum Husson.
  8. Cf. J. Dirks, De Vrije Fries (revue), VI, 1853, page 387.
  9. Cf. la bibliographie sur ce sujet de J.P. Wiersma dans Friesche Mythen en Sagen, 1936, page 237 e.s.
  10. Cf. le catalogue des publications en frison de la Bibliothèque de Frise, 1941, page 366.
  11. Multatuli, nom de plume de E. Douwes Dekker, appuye sur ce fait dans une lettre à P.A. Tiele, conservateur à la bibliothèque universitaire de Leyde. Cette lettre a été cité par J.P. Wiersma dans son livre Friesche Sagen, paru en 1934.
  12. Voir note 4.
  13. Archives de l'Etat, dépôt de Leeuwarde.
  14. Publié dans l'Adelijk en Aanzienlijk Wapen-Boek van de Zeven Provinciën, waar bij gevoegt zijn een groot aantal Genealogiën, par Abraham Ferwerda, 1760.
  15. Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides, tome I, [48] publié dans la série Estrikken, no XXXVII, par l'Institut frison de l'Université de Groningue. 1965.
  16. Cf. M. de Haan Hettema, et À. van Halmael, Stamboek van den Frieschen Adel. 1846.
  17. Éd. H.G. Jansen & Cy, imprimeurs-librairies à Paris.
  18. Publiées dans son opuscule Het Oera-Linda Boek en het Ontstaan van het geslacht Over de Linden, 1952.
  19. Cf. H.W.A. Kits Nieuwenkamp, Het wapen Over de Linden en het Oera Linda Boek, dans la revue Eigen Volk, 1934.
  20. Voir page 14.
  21. Voir page 9.
  22. Cf. M, de Jong, Hzn., Het geheim van het Oera-Linda-Boek, 1927.
  23. "Ik wil hier geene gissing naar zijnen persoon veroorloven, uit vrees daarin te missen (missen= manquer et rater) en verwijs (= Verwijs?) liever naar het verslag. Mundus vult decipi".
  24. Voir note 7.
  25. Cf. P. Gerbenzon, dans Johannes Hilarides; voir note 15.
  26. La dernière édition, Upsal 1937, est rédigée, entièrement en suédois, par Axel Nelson.
  27. Pour les étymologies du premier chapitre de la chronique, voir page 39 e.s.
  28. "Koe d'ââde rommer taal, in Kreeken rijmlerye, Allinne mei forstäan het masters holle flye;" publié dans "Johannes Hilarides", 1965, voir note 15.
  29. "Dear Rooms in Kreekláàrs gloarije Yn áádheid in extoarje" reédité en 1943 par G.A. Wumkes, dans "Paden fen Fryslân" tome IV.
  30. Cf. Carl von Szepeshézy, Hongarije en de Hongaren; traduit de l'Allemand par J.W. de Crane, professeur à Franeker, 1833.
  31. "Je ne dis pas que quelque jour je n'achevasse un petit traité de Métaphysique, ‘lequel  j'ay commencé estant en Frise". Cf. Gustave Cohen, Ecrivains français dans la première moitié du dix-septième siècle, 1921.
  32. La ponctuation du manuscrit a 6t6 suivi dans les vers du poëme.
  33. Voir page 20.
  34. Voir page 22.
  35. Cf. Herm. Lübbing, Friesische Sagen, 1928.
  36. Cf. P. Sipma, Fon alra fresena fridome, 1947, chap. XXII; Rhythme.
  37. Selon l'Evangile de S. Jean: cf. H.E. Boeke, Goddelijke drietallen in Heidendom en Christendom, Revue Nehalennia, 1959.
  38. Dans son livre Beknopte Voordragt der Noordsche Mythologie (= Conférence sur la Mythologie nordique), 1826.
  39. Voir page 13.
  40. Voir page 22.
  41. Voir page 41, 42.
  42. Cf. H. Halbertsma, The Frisian Kingdom, publié dans Berichten van de Rijksdienst voor het Oudheidkundig Bodemonderzoek, 1965/66. L'auteur donne le plan de la motte de l'île de Texel, le village actuel de Burg, page 104, figure 10.
  43. Voir page 22.